A propos de Marie – Saison 2
AnnT 22 novembre 2016
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Retrouvailles éphémères

Cher Artium,

C’est avec une très grande tristesse que j’ai reçu votre faire part annonçant le décès d’Arthur. Quelle consternation ! Nous venions juste de célébrer nos retrouvailles. Il y a, à peine un mois.
Arthur était à New York, invité par un ami producteur pour un projet, un film franco-américain. Il était pressenti comme réalisateur. Arthur m’avait contacté avec l’idée de laisser un message de remerciement sur mon répondeur. Nous étions en froid depuis plusieurs années. J’étais chez moi ce soir là, nous avons parlé plus d’une heure. Arthur était sur un petit nuage. Nous avons diné ensemble le lendemain. Ce fût une véritable surprise de nous revoir, tous les deux, avec nos cheveux gris. La vie apporte un peu de douceur parfois, de la sagesse aussi. Nous avons déterré nos vieux souvenirs pour mieux enterrer la hache de guerre.

Manhattan Bridge

Vous habitez Seattle, je crois. Ce n’est certes pas tout proche de Brooklyn. Mais, si vous décidez de passer à New York, n’hésitez pas à venir me voir. Ce sera avec plaisir de vous inviter quelques jours chez moi. Si le projet de galerie retraçant le parcours cinématographique d’Arthur vous tient à cœur, vous devez absolument rencontrer ceux et celles qu’il a côtoyés afin de vous faire une idée plus juste de qui était votre père.

Ne vous fiez pas aux seuls boniments de notre chère Hermine, surtout à propos de Marie.

J’attends et espère de vos nouvelles, très rapidement.
En toute amitié,
James O’Neil

Ruminations new-yorkaises

A peine sorti de Grand Central, je cours prendre le bus, le 5. Il descend jusqu’à City Hall. Je n’ai pas la moindre envie de me retrouver dans une rame de métro bondée. Après six mois de solitude en plein cœur du Lubéron, l’agitation de la grosse pomme me donne le vertige. Il fait étrangement chaud pour une fin d’avril. Les passants sont en manche de chemise. On pourrait se croire en plein été.

New York Avenue
Le bus arrive. Je joue des coudes et trouve une place tout au fond. Coincé entre deux voyageurs et mon sac à dos, je déplie une nouvelle fois la lettre de James O’Neil. Cette lettre, je l’ai découverte parmi d’autres sur le bureau de mon père, à mon retour de Saignon. En mon absence, Hermine est passée une fois par semaine prendre le courrier et arroser les plantes. Lorsque j’ai tendu la lettre à Hermine en demandant qui était ce James O’Neil, celle-ci est restée très évasive. L’enveloppe sous les yeux, elle a simplement expliqué que James faisait partie de la « bande ». Il faut entendre par ce terme générique : « les amis d’enfance de Saignon Cul Sec », Marie, Hermine, Arthur et maintenant James.

Ma voisine de bus se lève, affolée. Elle me bouscule et sort du bus avant que les portes ne claquent derrière son dos. Elle a eu de la chance. Je reste songeur. La lettre m’intrigue. Je la relis de bout en bout, entre les lignes, cherchant à décrypter ce qui n’est pas écrit.

Mon père, à New York, sélectionné pour réaliser un film aux Etats Unis. C’est une première. Lui qui a toujours vanté haut et fort les vertus du cinéma à la française. Pourquoi diable aurait-il décidé de traverser l’océan ? Est-ce James qui l’a sollicité ? Pourquoi ? Ils étaient en froid, selon ses dires. Quelles étaient les raisons de cette mésentente ?

Toutes ces questions, je les tourne et retourne dans ma tête, depuis mon départ de Paris. À trop les ruminer, je manque l’arrêt City Hall. Je consulte fébrilement mon plan. Le terminus, Bowling Green, est aussi sur une ligne de métro qui franchit l’East River. Je reste assis. La lettre sur mes genoux, je repère pour la première fois un petit détail qui m’avait échappé. James connait mon lieu de résidence, Seattle. Qui a pu lui dire ? Mon père ? Avait-il mon adresse ? Et si c’était Hermine ? Elle seule était au courant du projet de galerie au nom d’Arthur. Et puis cette dernière phrase à propos d’Hermine et de Marie …

Le bus s’arrête brusquement. Le chauffeur rugit dans le micro. Je sursaute. Nous sommes au terminus. Tous les voyageurs descendent précipitamment, m’entrainant dans les méandres des couloirs de la ligne R. Je prends la direction Brooklyn.

Je suis invité chez James O’Neil.

Silence opaque

La nuit tombe sur Brooklyn lorsque je parviens à m’échapper du métro, abasourdi. Une foule d’hommes et de femmes visiblement pressée m’entraine sur une avenue dont j’ignore le nom. Une voiture de police roule à pleine vitesse. La sirène hurle. Son timbre strident, vrille mes tympans. Mon corps se fige. Un homme me bouscule. Je ne sais comment m’extraire du flot continu de ce torrent humain. J’avance, malgré moi.

Sixième Avenue ! Me voici sur la bonne voie. Soulagé, j’étudie le plan. La rue Sterling est à moins de dix minutes. Les yeux rivés au trottoir, je marche. J’étouffe avec ce sac à dos encombrant. La rumeur frénétique du centre ville s’amenuise. La solitude de Saignon me manque. Le froid sec. La neige silencieuse sur les branches des chênes liège. L’horizon ciselé par la cime bleue des arbres, au loin. Le craquement du bois sec dans la cheminée. Ma gorge se noue. Je ne suis plus aussi sûr de mon désir de rencontrer James O’Neil.

BrooklynAux abords de la rue Sterling, je découvre des résidences aux allures de contes d’Anderson. Les maisons sont de belles factures, charmantes, cossues. La nuit les rend féériques. Les fenêtres éclairées de ci, de là, dessinent des contours aux intérieurs paisibles. J’aperçois, à travers les rideaux du bow-window de la maison de James, des lumignons, rendant le lieu encore plus attrayant. J’ose à peine monter les escaliers. Hésitant, je frappe à la porte. Je ne me sens pas dans mon assiette. Qui suis-je pour oser déranger les habitants de cette magnifique demeure ?

– Bonsoir Artium ! Quel plaisir de vous rencontrer. Je n’imaginais pas vous voir aussi rapidement… s’exclame James O’Neil, joviale.

La tête me tourne. J’ai à peine grommelé un vague bonjour que je tombe comme un sac sur le sol carrelé de l’entrée, me surprenant à noter au passage qu’il ressemble étrangement à celui de l’entrée de l’appartement d’Hermine. Ensuite plus rien, un sifflement assourdissant, froid. Je ne sais plus qui je suis.

Le silence est opaque. Allongé sous une couette inconnue, j’ouvre les yeux. Je ne sais comment je suis arrivé dans ce lit. Ma main trouve un interrupteur, la lumière jaillit, m’éblouit. J’éteins, puis rallume, les yeux mi-clos. La maison dort. Il est quatre heures. En plein décalage horaire, mon corps se défend, impossible de trouver le sommeil. La chambre est spacieuse, la fenêtre en bow-window accueille un petit bureau et deux fauteuils crapauds. Assis sur l’un d’entre eux, j’observe la rue. Je ne suis plus dehors, vague badaud solitaire, mais à l’intérieur, entouré. Une douce félicité rayonne en moi. Un soupir de soulagement atténue mon inquiétude. Je me détends. Un thermos de café et quelques sandwiches, déposés avec attention sur le bureau, apaisent mon estomac. Je suis bien reçu malgré mon arrivée désastreuse.

J’explore la chambre. Je dispose d’une salle de bain avec toilettes. Je n’ose prendre une douche de peur de réveiller la maisonnée. Espérant me rendormir, je m’allonge sur le lit quand mon regard est attiré par un petit coffre en bois posé sur la table de chevet. Sur le couvercle, un minuscule papier collé au nom d’Artium. Intrigué, j’ouvre le coffret et découvre avec stupéfaction de nombreuses photos de moi, petit, à Paris, avec mon père, avec Marie également. Sous les photos, plusieurs lettres.

Berlin – Novembre 1989

Mur de Berlin
Mon très cher Arthur,

Que deviens-tu ? Cela fait bien longtemps que je n’ai eu de tes nouvelles. J’ai appris par la bande que tu avais fini le tournage des Histoires Simples. Comment se passe le montage ? Te connaissant, minutieux, précis jusqu’à l’exigence de la perfection, tu dois y passer tes jours et tes nuits.

Je suis à Berlin. Ici, c’est un grand moment d’euphorie. J’ai le sentiment de vivre l’H-istoire.
Que d’émotions ! Toutes ces familles séparées contre leur gré, se retrouvent enfin. Cet après midi, j’ai pris des photos, perchée sur le mur. Un grand père, soulevant sa petite fille qu’il n’avait jamais vue, ignorant même son existence. Il pleurait. Le regard de cette enfant, emplie de crainte mêlée au plaisir d’être portée, si haut. Plus inquiète des larmes du vieillard que des mouvements brusques de la foule. Plus loin, une mère et son fils se serrant dans les bras, les yeux fermés, longtemps. Derrière, en retenu, femme et enfants, silencieux, émus.

Quelle ignominie, quelle honte, que de vies gâchées ! Et quelle joie de voir ce mur tomber ! Enfin !
Chaque allemand de l’est franchissant le mur, reçoit un billet de cent Deutsch Mark. Tu n’imagines pas la cohue dans les magasins ! Surtout les magasins d’alimentation. Tous se ruent sur les produits de luxe, à croire qu’ils n’ont rien bu ni mangé d’extraordinaire depuis 1961.

Voir le bonheur de ces hommes et femmes se retrouver, s’enlacer dans un corps à corps éperdu, me touche plus que je ne voudrais. Plus rien ne pourra les séparer désormais. Ici, tous les allemands n’ont qu’un désir, vivre la fin de cette histoire amère et reconstruire. Berlin regorge tout à la fois de cris, de larmes et de rires.

Je suis émue, ils se retrouvent et je les envie. Aujourd’hui, seule au milieu de toutes ces embrassades, j’ai ressenti le manque de nos étreintes. Nous aimions nous serrer forts. Autrefois. Nous étions si jeunes. Il y a quatre ans, lorsque que nous nous sommes retrouvés au jardin des Plantes, Artium courait après un ballon. Nous avons joué avec lui, à cache-cache. Un clin d’œil à Saignon Cul-Sec, en souvenir de nos jeux enfantins, innocents. Je me souviens encore de sa frimousse lorsqu’il nous a découverts, cachés derrière un buisson. Nous venions juste de nous embrasser. Nos corps empressés, à la recherche de l’autre, de ta peau, ton odeur, le goût de toi. Artium riait de nous avoir trouvé si rapidement. Nous, nous étions surpris, gênés presque de ce désir, trop longtemps réprimé, si brusquement interrompu. Comment résister à nous même ?
Artium était adorable. Un petit bout de toi. Impossible de lui en vouloir. Il doit être grand aujourd’hui.

J’aimerais tant que vous veniez à Berlin. Juste quelques jours. Ce serait un moment inoubliable pour toi, pour Artium. Vivre la chute du mur restera dans vos annales. Qu’en dis tu ? Je suis à l’hôtel Alexander, tout près de la porte de Brandebourg. Appelle moi, ou laisse un message pour me dire si tu viens.

Je t’embrasse, mon Arthur bien aimé.
Marie

3 Commentaires

  1. Coffre, lettres, déposés partout en traces littéraires successives…Marie n’a pas fini de faire parler d’elle et surtout écrire à propos d’elle…Magique!

  2. Ce qui est intriguant dans ce récit à épisodes, c’est ce jeu entre les images travaillées et un texte qui avance commun rébus, en associant les sonorités et les mots tels « whisky tourbé/ destin tourmenté ». Et que vient faire l’image de Romy Schneider dans ce puzzle ?
    La petite Marie face à la blanche Hermine ? Les lettres de la bande contre l’a-bandon de l’enfance, le retour du sec contre l’humide, le bruyant contre l’obscur, des éclairs cassés de miroirs qui se dérobent à la compréhension immédiate.
    Les cailloux cadeaux d ‘Anne la poucette ?

  3. J’aime beaucoup la couleur locale avec la vidéo des rues de New York en mouvement qui accompagne la description du personnage de retour de la Provence. Ton récit est prenant et surprend en permanence par la variété des procédés ( photos, vidéos, texte). Et même à l’intérieur du texte tu varies quand tu passes du récit à la lettre,ce qui me donne l’impression d’être avec le personnage qui reconstitue le puzzle du passé. Une évasion dans le monde d’Artium qui fait le plus grand bien, un voyage intrigant. J’attends la suite avec impatience!

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