A propos de Marie – Saison 3
AnnT 11 décembre 2016
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Living is easy with eyes closed *

* « Il est facile de vivre les yeux fermés » parole tirée de Strawberry Fields Forever des Beatles

James est assis sur un banc de Strawberry Fields Memorial, face au parterre de mosaïques construit en hommage à John Lennon. Imagine ! Un élan de fraternité me pousse à traverser ce lieu très fréquenté pour rejoindre mon hôte. Muet, les yeux larmoyants, James tire un mouchoir de la poche de sa veste. Il tamponne ses yeux. Assis à ses côtés, confus, j’hésite, je me sens maladroit. Des groupies déposent des fleurs et se recueillent en silence. Une jeune femme allume une bougie. L’éclat rouge vacille au travers du photophore. A quelques bancs de nous, un vieil homme aux cheveux longs gratouille une guitare sèche. Let it be raisonne à nos oreilles. Les larmes de James ne passent pas inaperçues. Serait-ce le chagrin lié à la perte de l’ancienne idole ? Je n’y crois pas …

Strawberry Fields Memorial
10h ! L’alarme de mon téléphone sonne. J’émerge brutalement d’un sommeil agité. Réminiscences d’un rire lumineux, une course poursuite à travers des jardins, une barbe à papa trop vite avalée, des doigts collants sur un visage au sourire éclatant, des yeux rieurs, ceux de Marie. Rêve ou réalité d’un passé oublié ? La lettre de Berlin glisse sur les draps. Une angoisse sourd malgré moi. Pourquoi ces lettres, ici, à New York, dans ce coffre ? Marie les avait écrites pour mon père. Les a-t-il jamais lues ? Les a-t-elle jamais envoyées ?

Je me jette sous la douche, bien décidé à obtenir des réponses auprès de James. Vêtu d’un jean et d’un t-shirt gris, j’ouvre la porte de la chambre. Elle donne sur l’entrée, celle où je me suis évanoui hier soir. J’appelle James, en vain. La maison est déserte. Mon ventre crie famine. James vit dans un palais. Salon, bureau, bibliothèque, canapés cosy, tout ici parait chaleureux, accueillant. Je n’ose monter à l’étage. Les murs, lorsqu’ils ne sont pas recouverts de livres, sont garnis de tableaux, des aquarelles surtout, quelques huiles aussi, contemporaines. Je m’attarde devant le bureau de James, une vieille table de métier, usée, écornée, bien rangée. Une photo dans un cadre en verre fait apparaître Marie toute de blanc vêtue, sur un vélo. Elle rit, cheveux aux vents. Au loin, des montagnes. Elles pourraient bien appartenir à Saignon, Saignon Cul-Sec. Marie, très jeune sur ce cliché, incarne la joie, le désir d’aimer sans aucun doute.

La cuisine est à l’entresol. Très high-tech, suréquipée. J’aperçois, sur le bar, tous les ingrédients pour préparer un petit déjeuner pantagruélique. Lait, céréales, œufs, bacon, jus d’orange, pancakes, rien n’a été oublié.

Enfin rassasié, je m’installe confortablement sur un des canapés du salon. A mes côtés, les photographies trouvées cette nuit, dans le coffret. Je veux en étudier chaque détail. Les épreuves sont en noir et blanc, pris sur le vif, à la Doisneau. Ces quelques secondes de bonheur, fixées pour toujours sur du papier glacé m’interpellent. Instants oubliés, effacés, envolés … mais en réalité volés ! Mon sang se glace. Sur aucune des prises de vue le sujet ne regarde l’objectif. J’en suis certain, ni Arthur, ni Marie ne savent qu’ils sont photographiés, à cet instant là !
Muni d’une loupe, j’observe de plus près la tendresse du regard de mon père, le sourire de Marie, ma frimousse dans ses bras, les arbres, le sol en terre battue, le ciel, à l’horizon un bâtiment en pierre de taille en cours de rénovation. Tout me laisse penser que nous sommes à Paris, aux Jardins des Plantes. Serait-ce le jour décrit dans la lettre de Berlin ? Pourquoi et qui a pris ces photographies à notre insu ?

Le téléphone sonne, je sursaute. Je n’ose répondre. Que dirait James s’il me voyait me prélasser dans son salon ? La sonnerie fait place au répondeur. La voix d’une femme annonce qu’ils sont absents. Un bip retentit. Je reconnais alors la voix de James.
– Artium, mon cher ami, si vous êtes réveillé et que vous entendez ce message, décrochez, je vous en prie…
Je cours dans l’entrée, cherchant désespérément le combiné. Trop tard.
– Je vous attends à Central Park, vers 16h, devant Strawberry Fields Memorial.

Il est 15h ! J’ai une heure pour traverser Manhattan et rejoindre James à Central Park. Trop tard pour prendre un taxi, la circulation est dense. Je me décide à contre cœur pour l’express, le 2 est direct. Avant de partir, je range rapidement le coffret dans ma chambre. En 24h, je n’ai aperçu James qu’une minute à peine. Ces entrevues sont pour le moins insolites. Un chassé croisé qui en dit long sur nos capacités à nouer des relations. James semble aussi solitaire que je le suis. Je passe les grilles de Central Park avec appréhension. Vais-je trouver le courage de lui demander pourquoi mon père et lui étaient en froid ? J’arrive tout près de Strawberry Fields. Je l’aperçois au loin, seul, assis sur un banc.

Le clan des cinq

James se lève brusquement, avance en titubant. Je m’accroche à ses pas, avec cet éternel sentiment d’être transparent.
– James, êtes vous sûr d’allez bien ?
James se retourne, ses jambes vacillent. Ses yeux s’arrêtent sur mon visage. Le regard flou un court instant. James se ressaisit. Il me reconnait.
– Artium, vous êtes là ! Je vous attendais depuis un moment. J’ai cru que vous n’aviez pas reçu mon message.
– J’étais assis tout près de vous, sur le banc, face au mémorial…
– Ah ! Désolé, je ne vous ai pas vu. Ce mémorial … ce mémorial me rend toujours si nostalgique vous savez !
– …
– C’est ici que j’ai rencontré Marie la première fois !
– Je croyais que vous vous connaissiez depuis l’enfance ?
– Ah oui, bien sûr, j’ai fait sa connaissance, elle n’était qu’un nourrisson.
-…
– Je voulais dire, …, la première fois que je lui ai déclaré mon amour, mon grand amour pour elle ! Nous nous sommes embrassés ici même ! … La toute première fois …

James reprend sa marche, il déambule plus qu’il ne se promène. Il semble loin, perdu dans ses souvenirs. Je l’accompagne malgré tout. Devant nous, des enfants courent après une balle. Une jeune femme, vêtue d’une robe rouge, très seyante, patiente, adossée à un muret. Qui attend-elle ? Une amie ? Un amant ? J’aimerais l’aborder, l’inviter à boire un verre, m’asseoir à une terrasse de café, profiter du soleil avec elle. Deux vélos nous bousculent, nous marchons sur la piste cyclable. Je prends James par le coude et lui propose de nous approcher du grand réservoir. Assis au bord de l’eau, nous admirons l’horizon qui scintille sous l’effet de la chaleur.

– Vous savez, au tout début nous n’étions que trois, Franck, Hermine et moi-même.
– A Saignon ?
– Oui ! Chaque été nous passions nos vacances là bas, allant d’une résidence à l’autre, selon les congés de nos parents respectifs.
– Qui était Franck ?
– Le frère aîné de Marie. Marie est arrivée bien après. La toute première fois que je l’ai vue, elle avait à peine six mois. Ma sœur Amy est née ensuite. Nous nous appelions le Clan des Cinq. Une joyeuse équipée. Parfois nous nous retrouvions à Paris. Mais ce n’était pas la même chose.
– Mon père ne faisait pas partie du Clan ?
– Oh non, votre père, Arthur, est arrivé bien après. Nous étions déjà adolescents. Cet été là fût le pire de toute ma vie.
– A cause de mon père ?
– Oui, bien sûr, à cause de votre père ! C’était un beau parleur, alors que je n’étais qu’un gamin taciturne. Les yeux bleu vif, des cheveux blonds comme des blés. Marie n’avait d’yeux que pour lui. Une rencontre fortuite. Marie était tombée de vélo. Les genoux en sang, elle poussait tant bien que mal sa bicyclette sur le chemin qui mène à Saignon Cul Sec. La roue était voilée. Votre grand père et Arthur sont arrivés dans une Méhari flambant neuve. Ils ont emporté Marie dans la voiture, le vélo à l’arrière et s’en était fini de moi, de nous.
– …
– J’ai compris que j’étais amoureux transi de Marie, … lorsque j’ai cessé d’exister à ses yeux.
– Alors vous détestiez mon père ?
Je dévisage James, impatient. Vais-je enfin connaître les raisons du conflit entre mon père et Arthur ? Il reste un long moment silencieux, perdu dans ses pensées.

Murray’s Bagels

– Vous aimez les bagels ?
Interloqué, je marmonne un vague oui, avant de tenter de reprendre la discussion là où James l’a arrêtée. Il m’interrompt.
– Je vous emmène chez Murray’s Bagels sur la sixième avenue, vous verrez, ils font des bagels, tip top ! Les meilleurs de New-York à mon avis. On prend un taxi ? Je suis affamé !

James semble d’un coup ragaillardi à l’idée de savourer ses petits pains préférés au saumon et à la crème. Sans oublier les câpres ajoute-t-il en se frottant les mains. Dans le taxi, il décrit en long et en large, toutes les sortes de bagels proposés par Murray, complet, aux céréales, nature, multi-grain. Lui qui se plaignait d’être taciturne le quart d’heure précédent ! James est devenu un vrai moulin à paroles. Je tente vainement de relancer la conversation. Il la détourne avec agilité en me demandant, les yeux remplis de gourmandise, si j’en ai déjà goûté à la cannelle et aux raisins ?

Murray's Bagels

Devant son acharnement à éviter mes questions, je renonce. Je reste muet jusqu’à l’arrêt du taxi. Tel un gamin de dix ans, James saute du véhicule et se précipite dans le restaurant. Je le suis d’un pas résigné. Cet homme est une véritable anguille. J’ai bien peur de ne pas obtenir les réponses aux nombreuses interrogations qui agitent mon esprit. Nous faisons la queue. James me propose de goûter au pastrami, un mélange de viandes de bœuf fumées avec de la coriandre. J’acquiesce sans sourciller. Je prévois de reprendre l’interrogatoire au dernier morceau de pain ingurgité.

Nous mangeons en silence, tout à la dégustation de nos fameux bagels. La texture du pain, à la fois moelleuse et croquante, l’arôme du coriandre mélangé à la crème citronnée, la chaleur du café, tout cela forme un pur moment de délice. Je me détends peu à peu et, décalage horaire aidant, une douce torpeur m’envahit. Béat, j’observe James qui me sourit en retour.
– Vous êtes comme votre père ! Vous avez la même expression de satisfaction après avoir mangé un bagel au pastrami !
Ma réaction est vive, je m’étouffe littéralement avec un dernier trait de café que je tente d’avaler malgré tout. La tasse tombe et se brise. Les clients se retournent, surpris par le bruit. Je rougis, honteux de cette absence de sang-froid qui me caractérise si bien.
– Mon père est venu ici ? Avec vous ?
– Oui, l’été dernier, après son rendez-vous avec un ami producteur.
– Le jour où vous avez enterrez la hache de guerre ? C’était ici ?
James hoche la tête, très heureux de son effet.
– Savez-vous pour quelle raison Arthur désirait travailler aux États-Unis ?
– Pour réaliser un film ! Pourtant, mon père n’aimait pas les grosses productions américaines. Il souhaitait certainement retrouver Marie …
– Marie n’habite plus ici depuis bien des années. Non ce n’était pas après elle qu’il courait.
– …
– Vous n’avez pas une petite idée ?
– Non, aucune ! Vous savez mon père reste un inconnu. Comment voulez vous que je devine ses pensées ?
– Artium ! S’il était votre père, c’est que vous étiez son fils !
– Oui, c’est une évidence …
– A votre avis, que peut bien espérer un père …
– …
– … si ce n’est retrouver son fils !
– Etes vous entrain de me dire, que mon père souhaitait habiter ici, pour être plus proche de moi ?

Retour sur soi

Chère Hermine,

J’espère que vous allez bien. Paris me manque. Saignon surtout. Je suis à Seattle depuis quinze jours. J’ai de bonnes nouvelles. J’ai vendu mes parts à mes associés. Je peux dès à présent m’installer en France. Mais avant, je dois annoncer mon départ à ma mère. Je ne sais pas quelle sera sa réaction. Pour elle, quitter Paris était une décision ferme et définitive. Dès notre arrivée ici, elle m’a obligé à parler américain, même à la maison. Ce que je refusais. J’espérais qu’un jour mon père vienne me chercher. Pour cette raison, j’ai tenu bon. C’est un bien car, aujourd’hui je vais m’établir en France sans difficulté. Ma mère est, de toute façon, très entourée. Son mari et mes demi-frère et sœur comptent beaucoup plus que ma petite personne.

Avant Seattle, je suis passé par New-York. J’ai rencontré James O’Neil. Quel étrange personnage ! Vous ne m’aviez pas dit que Marie avait un frère et qu’à vous trois – Franck, James et vous – vous aviez fondé le noyau dur de la bande. James m’a donné cette photo de vous deux, vous étiez petits.

James et Hermine

Avec la sobriété qui le caractérise, il m’a assuré que ce cliché était bien représentatif de votre caractère. J’avoue ne pas comprendre. Êtes vous fâchée avec James ?

Même si il n’a pas répondu à la plus part de mes questions, James m’a révélé une chose qui sans aucun doute changera le cours de ma vie : mon père allait s’installer à New-York pour se rapprocher de moi. Vous aviez donc raison, Arthur souhaitait nos retrouvailles. De mon côté, j’étais certain qu’il m’avait oublié, alors pourquoi revenir ? Lui espérait mon retour. Nous attendions chacun, un signe de l’autre, en vain. Finalement, c’est lui qui a initié le mouvement, malheureusement trop tard.
Cette nouvelle me rend malheureux et me réjouit tout à la fois. Mon père a entrepris des démarches pour que nous puissions nous revoir. J’existais malgré tout dans son cœur, dans ses pensées. Mais quel gâchis …

C’est avec ces sentiments très partagés que je prépare mes cartons. Tout prend plus de temps que je ne voudrais. Je pense arriver à Paris, avant la fin de l’été.

Amitiés,
Artium

PS1 : James m’a offert quelques archives, des photos de moi, petit, avec mon père et Marie. Quelques lettres également, adressées à mon père. Connaissiez-vous l’existence de ces documents ? Je n’ai pas pu obtenir de réponses claires de la part de James. Comment s’est-il procuré des lettres qui ne lui étaient pas destinées ?

PS2 : James, semble dire que Marie est en vie et qu’elle réside quelque part en Europe. Ce n’est pas ce que vous m’aviez laissé entendre. Peut-être ai-je mal interprété vos paroles …

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