A propos de Marie – Saison 4
AnnT 28 février 2017
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Février 1977 – Saignon

Mon Arthur,

Je suis partie hiberner dans le Vaucluse. Il fait très froid. Sur le chemin qui monte à Saignon Cul-Sec, les chênes lièges sont tous blancs. Cet hiver, c’est comme une petite mort …

Ton père a été surpris de me voir arriver, sac au dos et sans manteau. Tu le connais mieux que moi, il n’a posé aucune question. Mais il sait. Toutes les heures, il remplit consciencieusement la cheminée de grosses bûches. Des pommes de pin, quelques feuilles d’eucalyptus aussi. Je m’assoupis dans le fauteuil, près du feu, entourée d’une douce chaleur. Celle de tes bras me manque, tellement.

Je ne peux pas croire que tout est fini. Je ne t’écris pas pour te convaincre. Les maux dont tu m’accuses ne sont que des croyances qui t’appartiennent. Mais à quoi bon, tu sembles si persuadé que tout est de ma faute.

C’est décidé, je pars à Téhéran dès avril prochain. J’ai âprement négocié avec mes parents. J’ai réussi à les convaincre d’y passer tout l’été. Ils ont des amis là bas. Loin d’ici, tout ira mieux. J’oublierai.

Ton père m’a prêté son appareil photo, l’ancien. Il m’a proposé de faire des repérages en Iran. Un projet de longue date qu’il n’a jamais pris le temps de réaliser. Je vais être reporter photographe !

Il m’a expliqué l’art de la photo, la focale, la vitesse d’obturation, le cadrage. Nous avons même fait quelques clichés en noir et blanc pour que j’apprenne à développer moi-même la pellicule. Je trouve cela passionnant. Voir la forme d’un visage, la trace d’une branche ou l’ombre d’un nuage apparaître sur le papier glacé, comme un fantôme se réincarnant, à la lumière rouge du labo photo, est un pur plaisir, une bonne façon de penser à autre chose.
Ton père trouve que j’ai l’œil photographe. Il a le compliment si rare que j’ai plaisir à le croire.

J’ai retrouvé un négatif de toi, enfant, si adorable. Il paraît que tu voulais être aviateur. En tous les cas, tu as une vraie drôle de frimousse sur cette photo. C’est le seul souvenir que j’emporte de toi, à Téhéran.

Je t’embrasse fort, Arthur, avec l’espoir que le temps efface ta rancœur.

Marie

Arthur enfant

Au dos de la photo, un poème :

Instants fugaces
Comme de tout petits cailloux
Des ronds dans l’eau

Aout 1977 – Karanaq – Iran

Ces quelques mots écrits au dos de la photo :

Karanaq en Iran

Arthur,

Mon frère Franck s’est tué !
Un accident.
Je rentre …

Marie

Marie

Avril 1980 – Solola – Guatemala

Querido Arthur,

Je suis au Guatemala depuis un an. Hermine est passée me voir pour un petit séjour d’une quinzaine de jours. Elle m’a appris la bonne nouvelle. Tu as un petit garçon, Artium. Il a l’air tout mignon, si petit sur la photo. Une petite crevette d’à peine trois mois.

Je suis tellement heureuse pour toi. Tu rêvais depuis si longtemps de cet enfant. Je t’imagine tous les soirs à l’observer pendant son sommeil, admirant ton bel ouvrage. Quelle joie pour toi !!!!

Ici, la vie est assez difficile. Je travaille pour une ONG qui vient en aide aux jeunes femmes sans ressources. C’est la guerre civile. Les hommes tombent comme des mouches … Il ne reste que les veuves et des orphelins. Quelle barbarie … Il y a tant de bouches à nourrir.

Artium a bien de la chance d‘être né du bon côté de la planète. Avec toi pour s’occuper de lui, son avenir sera radieux, sans aucun doute.

Je t’embrasse très fort, el Padre Arturito !

Marie

Guatemala Une photo de Marie France

Au dos de la photo, un poème :

La nuit el niño
Blotti tout contre ton cœur
Les étoiles scintillent

Aout 1990 – Rome

Arthur,

Je suis à Rome. Ma santé n’est pas très bonne depuis mon retour de New York.
Quelle idée t’a pris d’envoyer à James, ma lettre de Berlin ? Et ces photos ? D’ou viennent-elles ? Est-ce bien toi qui a demandé à un photographe de nous suivre au Jardin des Plantes ?
Je ne te comprends pas, je ne te comprends plus. T’ai-je jamais compris ?

Horizon romain

À mon retour de Berlin, James m’attendait. Il faut dire que j’ai mis du temps à rentrer. J’ai parcouru une grande partie de l’ex-RDA à la rencontre de femmes d’une autre époque. J’ai filmé des heures et heures d’interview. De quoi réaliser plusieurs documentaires très instructifs sur ces vies malmenées par la guerre et surtout l’après guerre, le pays coupé en deux … Mais, si le vent de liberté que nous avons respiré en mai 68 s’est arrêté au mur de Berlin, il ne semble pas avoir non plus traversé l’Océan Atlantique !

Durant mon séjour en ex-RDA, James s’occupait d’emballer mes affaires dans des cartons. Lorsque je suis arrivée à Brooklyn, il m’a montré la lettre, les photos puis les cartons empilés à l’arrière d’une camionnette. Sans autres explications, j’ai dû m’installer dans un motel sordide, le temps de me retourner.

Ma vie a été assez compliquée ensuite. Une amie de longue date, rencontrée à Téhéran en 77, a eu la gentillesse de m’inviter chez elle, à Rome. J’y suis depuis juin dernier. Je profite de la chaleur de l’été et de la bonté d’Ana Louisa.

Nous étions si jeune lorsque nous nous sommes séparés, toi et moi ! Tu m’accusais de gestes que je n’ai jamais commis. Nous nous sommes retrouvés ensuite au fil des ans. Le disparition abrupte de mon frère a resserré nos liens. J’étais si désespérée. Nous avions trouvé une sorte de statu quo apaisant. Nous nous aimions au delà des apparences. Alors pourquoi trahir notre complicité ?

Je pars très bientôt, en Australie. Pour un projet, un film sur les femmes Aborigènes. Je serai accompagnée d’un jeune assistant pour la partie technique que je ne maîtrise pas du tout. J’aurais aimé travailler avec toi sur ce documentaire. Mais aujourd’hui, tout cela me semble vain.

Ne cherche pas à me joindre. Je ne compte pas revenir en Europe avant longtemps. Oublie moi !

Marie

Crédits Photo : Marie France F.B. (Guatemala), Béatrice B. (Iran)

3 Commentaires

  1. Beaucoup de suspense, de lieux, des sentiments très forts…Et pourtant on y croit grâce à l’unité du genre épistolaire, à l’adéquation du style et du sentiment et aux superbes photos emblèmes, y compris celle de l’Iran aux couleurs passées comme sortie d’un ancien album.

  2. J’aime le ton, j’aime la sobriété, presque le dépouillement dans la nostalgie. J’ai envie cet été de m’intéresser à Marie, je ne sais pas comment, mais après James, ça s’impose un peu à moi. Toi tu t’intéresses à Marie adulte et voyageuse, je me sens plus attirée par l’enfance. Après, peut-être. Il y a vraiment un roman à écrire. Je trouve que ça crée des liens supplémentaires, ce travail que nous avons fait ensemble.
    A samedi 25.
    Je t’embrasse.
    M.L.

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