A propos de Marie – Saison 6
AnnT 24 août 2017
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Réaménagements intérieurs

La spatule glisse sur le mur, décollant au passage plusieurs couches de vieux papiers humides. Je ne compte plus les strates, dix, douze peut-être. Les anciens propriétaires ont rénové leur intérieur en superposant, à chaque nouvelle génération, le papier-peint dernier cri. Rafraichir rapidement et à moindre coût. Dissimuler les stigmates de l’entropie en appliquant des ornements plus modernes, rayonnant de propreté, … un temps seulement.

Je découvre les strates de ce passé avec curiosité. Je griffe, j’éponge, je déchiquette ce mille-feuille aux couleurs parfois surprenantes. Du rouge prune mêlé de minuscules étoiles dorées aux camaïeux de verts sur fond géométrique, en passant par ce vieux jaune délavé digne des années 60. Tout le passé de cette maison revient à la vie, le temps d’un coup de spatule. Je vois un couple d’amoureux, jeunes mariés, des enfants grandir, courir et puis partir. Un décès peut-être, un remariage à coup sûr. Des trahisons, des conflits, la solitude et la vie à nouveau qui revient sous la forme d’une grimace enfantine. Une vieille femme toute ridée. Sur ses genoux, la tendresse d’un nourrisson potelé, les yeux dans les yeux comme figé par le temps.

Ce mur reste le dernier vestige de cette demeure. Tout ici a été cassé, de la cave au grenier, en passant par la toiture, entièrement rénovée avec d’anciennes tuiles. La cave a été décaissée et le sol du rez-de-chaussée surélevé. Ce sera ici, la salle de cinéma où seront projetées les œuvres de mon père et de bien d’autres artistes encore. Au rez-de-chaussée et à l’étage des expositions temporaires de photos et des œuvres numériques. Tout en haut, sous les combles, une salle de repos pour les amis, avec petite cuisine et salle d’eau.

« Mon Dieu, tu n’as pas froid aux yeux, tu n’as pas lésiné ! », telles furent les paroles d’Hermine lorsqu’elle visita la maison, la toute première fois. Tout n’était alors que gravats. Murs et plafonds éclatés, sols recouverts de débris, de pierres, de vieux parquets et de tuyauteries arrachées. La guerre était passée par là. L’ennemi, je le connaissais bien. C’était la colère, la fureur d’avoir manqué mon père, de si peu. J’en voulais à ma mère, à mon enfance sourde et aveugle. J’avais froidement tout détruit, sans ménagement aucun.

Démolition de la Galerie

Hermine regardait, silencieusement, cette cacophonie de gravats et de colères refoulées. Dubitative sur mes capacités à reconstruire, elle me proposait avec délicatesse, l’aide d’une équipe d’ouvriers qu’elle connaissait bien. Je dois dire que je considérais alors Hermine comme mon sauveur. Il est beaucoup pus facile, sans aucun doute, de détruire que de reconstruire, beaucoup plus aisé de suivre sa colère que d’accepter avec sérénité, les aléas malencontreux que nous propose la vie.

J’en étais là de mes réflexions, spatule à la main, quand je vis Hermine arriver d’un pas léger, visiblement heureuse. Elle était pimpante, nouvelle salopette bleu jean, foulard chatoyant protégeant ses cheveux gris et sur ses lèvres, un brillant rose pâle.

– Eh ! Bonjour Hermine ! Tu sembles bien heureuse aujourd’hui ! Quelle bonne nouvelle ?

– Bonjour Artium ! Non … Pas plus que d’habitude … Peut-être juste le plaisir de porter ces nouveaux habits. Où en es-tu ? Ah ! Je vois que tu en as presque fini avec ce vieux mur …

– Oui ! Ce ne sera pas trop tôt, mon bras commence à fatiguer. Et finalement, je me disais que je garderais bien en souvenir, un carré de ce mille-feuille. En laissant apparaître les différentes couches, verni, protégé par une plaque de verre … qu’en penses-tu ?

– Oui ! C’est une bonne idée … Garder la trace de ce qui a fait cette maison, en hommage aux ancêtres, ce ne peut-être que de bon augure. As tu quelques choses de particulier à me faire faire ce matin ?

– C’est comme tu veux, Hermine. Tu sais, tu n’es pas obligée. Tu m’as déjà tellement bien aidé. Je ne saurais jamais comment te remercier.

– Artium, voudrais-tu arrêter avec ta sempiternelle complainte ?!? J’avais dans l’idée d’aller peindre la pièce sous les combles. Qu’en dis-tu ?

– Oui ! Super ! Mais tu devras faire attention à ne pas salir ta magnifique salopette …

– T’inquiète Artium, elle fera vraiment plus professionnelle avec quelques taches ici et là ! Et dis-moi ? N’avais-tu pas dis que James devait venir t’aider ces prochains jours ? Tu as de ses nouvelles ?

– Il est sur Paris. Il profite de ses petits neveux et nièces, je crois.

– Ah ! Quelle surprise ! James profite de ses petits neveux et nièces !Lui qui a toujours détesté les enfants … la vieillerie aurait-elle eu la bonté de transformer notre homme en vieux tonton gaga ?

William Lee – Edimbourg

Bonjour Artium,

Je te remercie pour ton invitation à l’inauguration de ta galerie, le mois prochain. Oui bien sûr, ce sera avec plaisir que je viendrai visiter et admirer le fruit de ton travail.

Tu as eu raison de me parler de ton intention de préparer une exposition en l’honneur de Marie et de ton père. Effectivement, tu as bien deviné, je vois Marie très régulièrement. Je lui ai parlé de notre rencontre à Edimbourg.
Marie a été surprise de savoir que tu t’interrogeais à son propos. Elle ne pensait pas pouvoir susciter une telle curiosité de ta part. Je lui ai dit tout le bien que je pensais de toi. Elle est très touchée de savoir que tu organises un événement autour d’elle et d’Arthur. Marie n’a exprimé aucune réserve sur l’utilisation que tu feras de son œuvre. Elle aurait aimé venir à Saignon. Malheureusement, sa santé reste fragile.

Peu de temps après notre discussion, Marie m’a fait parvenir une lettre à ton attention. Ce courrier, elle ne l’a découvert qu’après le décès de sa mère, il y a deux ans. L’enveloppe se trouvait bien rangée, au fond d’un tiroir, dans l’attente d’être ouverte.
Je n’en dis pas plus. Je te laisse le soin de découvrir le contenu de ce message … émouvant. Marie t’en fait cadeau.

Toute mon amitié, et à très bientôt, à Saignon,
William L.

Arthur- Paris – Octobre 1990

Marie, mon amour, mon amie, ma tendre, …

Je viens tout juste de rentrer de Barcelone, et je découvre sur mon bureau, une lettre de toi, postée depuis Rome.
Lorsque j’ai vu ton écriture sur l’enveloppe, j’ai retrouvé l’excitation de cet adolescent, impatient de lire la tendresse de tes mots. J’étais à Anvers, toi à Paris, durant ces longs mois d’hiver. Je me suis surpris à la caresser, à la respirer. Et comme au bon vieux temps, j’ai attendu jusqu’au soir pour l’ouvrir. J’espérais lire des mots d’amour, je n’ai trouvé que colère, amertume et même rupture.

Lettre d'Arthur à Marie

Tu me parles d’une lettre de Berlin, de photos de nous au Jardin des Plantes, il y a bien longtemps. Des documents que j’aurais envoyés à James … Je n’ai jamais vu ces documents. Je n’en ai jamais eu connaissance. Je ne connais même pas l’adresse de James, à New York !

J’ignorais que tu étais à Berlin, l’année dernière. Tu m’as écrit là bas ? Que disais-tu ?
Quelle chance d’avoir assisté à la chute du mur. J’aurais tellement souhaité y être. Surtout avec toi ! Nous aurions partagé du bon temps, avec ton enthousiasme, j’en suis certain. J’étais en tournage à Barcelone, à cette époque. Impossible de quitter le navire. J’imagine que tu as dû faire de très beaux clichés. Et ces interviews ? Les as-tu montées ? Les verrais-je un jour ?

Quant aux photos de nous au Jardin des Plantes, je suis stupéfait. Qui aurait pu prendre ces photos ? Cela m’inquiète … tu sais comme je peux parfois être paranoïaque !!!
Je me souviens très bien de cette balade. Artium était là aussi. Il devait avoir à peine cinq ans. Tu lui avais offert une immense barbe à papa. Ses doigts et sa bouche toute collante, Artium avait insisté pour t’embrasser ! C’était sa façon à lui de te remercier. C’était sa première – et certainement dernière – barbe à papa. Sa mère refusait de lui en acheter. Nous nous étions embrassés, cachés derrière un buisson, comme deux ados. C’est notre lot à nous deux, un amour qui ne saura pas grandir !

Je ne sais pas quoi te dire, Marie. Je ne suis pas surpris de la réaction de James, un vieil homme avant l’âge, grincheux dans l’âme. Je n’ai jamais compris ce qui pouvait t’attirer chez lui.
Mais voilà, un jour, j’ai accepté, comme une évidence, que tu m’aimais parce que je te savais libre. Peut-être, derrière ce buisson du Jardin des Plantes, m’as-tu insufflé cet esprit de liberté, à travers ton baiser si passionné. Mon désir s’en est accru d’autant plus. Tu le sais bien. Tous ces moments vécus, brefs mais intenses, je ne peux les effacer.

Comment aurais-je pu faire cela ? Envoyer un courrier anonyme à James ! Je t’ai toujours aimé comme un oiseau paré d’adorables couleurs. Dans une cage, tes plumes se seraient ternies. Peut-être me serais-je alors détourné de toi ? En tous les cas, notre amour n’aurait pas survécu.

Alors ne me demande pas de t’oublier !

Je mets ta tristesse sur le compte de ta mauvaise santé. J’espère que tu as pu te reposer chez ton amie Ana-Louisa et que tu vas mieux aujourd’hui. Transmets lui mes amitiés.

Je t’aime, tu me manques,
Arthur

PS : J’envoie ce courrier à Paris, chez ta mère. Je ne sais où l’adresser … à Rome ? en Australie ? J’espère qu’elle aura la gentillesse de faire suivre cette lettre.

Inauguration – Mairie de Saignon

Chers amis, chères ami-e-s,

Voilà six mois, nous entendions, tous, de jour comme de nuit, des bruits étranges dans cette grande bâtisse, derrière nous. Nous avons vu un jeune homme, inconnu de la plus part d’entre nous, s’épuiser à tout casser. Certains sont même venus me voir pour me demander quelles étaient ses intentions. Ils pensaient voir la maison s’effondrer devant une telle énergie. Je leur montrai alors le permis de construire.

Vous le savez aujourd’hui, ce jeune homme, c’est Artium Waas, fils d’Arthur et petit fils de Matthias Waas, notre premier flamand à venir s’installer ici, à Saignon. Matthias, nous l’avons tous connu et apprécié. Le cœur sur la main, la vitalité sous le capot. Chacun a le souvenir de sa liqueur explosive, qu’il nous invitait à boire cul-sec, à la moindre occasion. Son mas, Saignon – Cul-sec en porte encore le nom, en hommage à sa bonté et à son dévouement. Arthur, son fils, aimait venir ici, pour travailler à ses films. Il n’hésitait pas non plus à donner de son temps. Il aimait mettre la main à la pâte. Qui n’a pas, ici, apprécié le soutien et la force des Waas ?

Pour notre malheur, et surtout celui d’Arthur, son fils Artium fut élevé aux Amériques, Seattle plus précisément. Nous pensions voir s’éteindre le filon flamand à tout jamais, lorsqu’un beau jour notre cher notaire, Maitre Restac m’apprit la bonne nouvelle : Artium souhaitait construire une galerie à Saignon même, non loin de la Mairie, en hommage à son père, trop tôt disparu. Je ne pouvais dire non à un tel chantier et ce fût un réel plaisir d’accepter ce projet novateur pour la ville. Il était juste, en retour, que la Mairie vienne en aide à Artium. Ensemble, nous avons élaboré le projet, aidé d’un architecte de la région, et des ouvriers recommandés par Hermine Salé du Choux, très bonne amie d’Arthur et saignonnaise depuis sa plus tendre enfance.

C’est donc avec plaisir et honneur qu’Artium et moi-même, nous vous invitons à franchir la porte de la Galerie Arthur Waas. Un large buffet arrosé du meilleur champagne, vous y attend. Vous y découvrirez également les œuvres d’Arthur et celles non moins connues de son amour de jeunesse, Marie.

La foule, attentive au discours du Maire, applaudit, cherchant des yeux le principal protagoniste, Artium. Pourquoi n’est-il pas sur l’estrade aux côtés du Maire ? Après tout n’est-ce-ce pas lui le premier acteur du projet ? Un bruit court à propos d’une dispute entre Artium et un certain James O’Neil. Tout à leur conversation, les invités se dirigent vers la galerie, dans un brouhaha confus.

Galerie Arthur Waas

Monsieur le Maire incite les convives à se régaler des petits fours. Sur le pas de la porte, il allume une cigarette, cherchant du regard Artium. Agacé, il tire fort sur le bout-filtre. La cigarette rougeoie dans la nuit. Un homme d‘une petite cinquantaine s’approche. Une jeune femme l’accompagne.

– Bonsoir Monsieur le Maire …
– Bonsoir Monsieur ?
– … William Lee, je suis un ami d’Artium !

Tandis que William se présente, les yeux du Maire fixent la jeune femme.

– Je suis à la recherche d’Artium. Je viens d’Écosse, tout exprès pour lui …
– Je le cherche également, je suis inquiet, je dois dire. Il a disparu en fin d’après midi mais …
– Disparu ! C’est étrange …
– Sans vouloir vous importuner, Mr William, vous allez penser que je suis peut-être impoli mais …
– Du tout, du tout, Monsieur le Maire ! … Je peux faire quelque chose pour vous ?
– Et bien voilà, c’est à dire que …
– Oui ? …
– La jeune femme qui vous accompagne …
– Ah oui ! Rose ! Pardonnez moi, j’ai oublié de vous présenter …
– Rose, vous dites … Ah … me voilà rassuré !
– Rassuré ? Je ne suis pas sûr de bien vous suivre …
– C’est à dire que votre Rose … elle ressemble tellement à … Marie, lorsqu’elle était toute jeune. Marie était si belle, … J’ai cru un temps que c’était …
– Non, je vous rassure Monsieur le Maire, Rose n’est pas Marie, ni son fantôme d’ailleurs ! Au risque de vous surprendre, Rose est sa fille. Rose est la fille de Marie !

3 Commentaires

  1. Plein de rebondissements, de suspense…pourquoi Artium n’est – il pas à l’inauguration? J’aime bien les tons différents entre le discours du maire et la lettre d’Arthur. La photo de nuit est superbe!

  2. Bravo et merci ! Le scénario est plein de suspense, le style d’écriture très fluide et les illustrations superbes ! Vivement la prochaine saison !

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