Alma, Carl, Gustav & Oskar
AnnT 31 décembre 2018
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Lettre d’Alma à Carl Gustav

Jeudi 16 Juillet 1914

Cher Carl Gustav,

Pardonnez mon audace de vous appeler ainsi, par votre prénom. Nous ne nous connaissons pas encore, il est vrai. Mais, comme vous pouvez l’imaginer, pour moi, Gustav ne peut s’accompagner autrement que d’une certaine tendresse. D’une certaine confiance, aussi.

Il m’arrive de me sentir enfermée, prisonnière d’un monde qui me voit sans me connaître. Hier était un jour de chaos. Un jour où le désir de fuir est si grand, si impétueux, que j’en suis réduite à lui obéir, malgré moi. J’ai quitté mon appartement au petit matin, n’emportant qu’une simple valise. Croyant apercevoir, en de brefs éclairs, qui d’un visage connu, qui d’une silhouette d’un amant jaloux, j’ai profité de la foule estivale, pour m’échapper, en catimini. C’est dans un état d’extrême fébrilité que j’ai pris un billet pour Zurich. Fièvre qui ne m’a pas quittée, malgré ces longues heures à observer le défilement incessant du paysage, sans jamais pouvoir en saisir l’inévitable transformation.

Dès mon arrivée, j’ai pris pension à l’auberge « Au gré du vent ». Je dois dire que ce nom me sied à ravir. Mon âme n’est que fétu de paille, portée par le vent de la passion. Non pas une simple bourrasque mais un ouragan. La seule idée de vous voir très bientôt m’a privée de sommeil jusqu’à l’aube. L’excitation nocturne à son comble a fini par céder à la fatigue du voyage.

Je vous écris depuis ma chambre, avec vue. Une belle étendue d’un bleu sombre, à peine froncée par le souffle de la bise. Au loin, la silhouette d’un pêcheur sur une barque. Ils glissent tout deux, paisiblement, ondoyant au fil de l’eau. J’admire cette tranquille solitude. Les sommets alpins dessinent avec délicatesse un horizon majestueux, blanc-bleu tendre, insaisissable. Minuscule parmi les géants, l’homme tire légèrement sur le fil de sa canne à pêche. Une ridule apparaît, fragile. Elle suit, en circonvolution, un chemin connu d’elle seule. Suis-je au Paradis ?

Trop d’émotions, de ravissements, sourd en moi une funeste allégorie. La crainte du pêcheur de rentrer la besace vide. Son épouse dans l’attente impatiente du retour. Des bouches enfantines, affamées. Une mouche accrochée à l’hameçon, happée par un sandre. Le bref éclair de la douleur précédent l’asphyxie. Plus loin, le soleil dardant, une avalanche. Des randonneurs imprudents, ensevelis.

Derrière le calme apparent d’une nature débonnaire se joue des drames singuliers, par millier. Les premiers émois d’une passion amoureuse telle une résurrection, ouvre la voie à la possession, la jalousie, la suspicion, la brutalité parfois.

J’ai le sentiment de n’être qu’étrangère à moi même. Que suis-je si ce n’est l’objet d’une passion ? L’objet de feu mon mari, de mes amants ? Kokoshka me voue un amour exalté. Je m’y sens comme prisonnière. Cette relation devrait m‘apporter félicité. Je suis portée par la mélancolie. Suis-je réellement disposée aux sentiments amoureux ?

Accablée par le spleen, mon Gustav m’offrait ces mots d’apaisement. « Ne te laisse pas égarer lorsque l’esprit de négation retombe sur toi et que l’espace d’un moment ton chemin se dérobe à ta vue. Ne crois jamais que le positif disparaisse. Pense plutôt que le soleil s’est caché derrière un nuage, que momentanément tout est sombre, froid et malveillant, mais qu’il va bientôt se montrer à nouveau ».

N’était-il pas là, la bienveillance même, mon cher Gustav ? Indulgent et autoritaire, il l’était. Mon amour pour lui en était imprégné. Un jeu de contradictions. Il me manque. Son désir de grandeur, de dépassement de soi me manque également. Je voudrais m’ouvrir à moi-même, effacer les limites qui me sont imposées et me sentir enfin libre. Je viens vers vous avec humilité. Je veux retrouver ma joie de vivre, celle de mon enfance, innocente et sans carcan aucun.

Andréas Flienner que vous avez traitée l’an passé, m’a écrit tout le bien de votre cure analytique, de votre écoute et des biens faits que vous lui avez prodigués. Je veux être votre patiente dont vous calmerez les ardeurs impatientes. Entre vos mains, je veux recouvrer la paix intérieure.

Je suis ici, sans obligation aucune, votre heure sera la mienne.

Bien à vous,
Alma M.

Lettre d’Oskar à Carl Gustav

Samedi 20 Juin 1915

Dr Jung,

Je me permets de vous écrire, car je viens d’apprendre que vous traitiez Mme Alma Schindler-Mahler pour mélancolie aggravée.
Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Alma m’a quitté depuis plusieurs mois. C’est donc en toute objectivité que je vous écris.

Alma et moi, nous nous sommes aimés avec passion. Elle fût mon amie, ma muse, mon Eurydice. Elle était et reste l’amour de ma vie. La bonne fée nature s’est agenouillée au pied du berceau de cette enfant, belle, lumineuse, amusante et si intelligente.

Comment a-t-elle pu vous faire croire qu’elle était affligée de mélancolie ?
Extravagante, elle l’est, désespérée certainement pas.

Sa folie se niche dans son désir de conquérir la puissance des hommes qu’elle admire. Un appétit souverain, impérieux, animal. Une fois la conquête établie, tel un général sur son champ de bataille, elle détruit.
De nombreux cœurs se sont brisés à la douceur angevine de son visage, à la fragile tendresse de son regard, au cristal de ses éclats de rire. Klimt, Zemlinsky, Malher qu’elle trompa sans vergogne avec Gropius. Elle était veuve lorsque je l’ai rencontrée. Mais, je n’étais pas le premier. Il y eut avant moi, ce cher Dr Kammerer.
Docteur, tout comme vous. Éperdu, fou amoureux d’elle, il sollicita son aide pour des travaux de recherche en biologie. Sur des mantes religieuses … Quelle ironie du sort ! L’observation de son propre reflet dans les agissements assassins de ces femelles insectivores fût fatale à leurs ébats amoureux.

Je lui ai tout donné, mon cœur, mon corps, mon âme. J’ai caressée ses lèvres de mes mots. Ses courbes enchanteresses, de mes pinceaux. Je lui ai offert mes plus belles œuvres.

Elle fût l’ange qui m’ouvrit les portes de l’enfer. Ma vie, un chaos !
Qui sera le prochain ? Vous ?

Méfiez-vous, Dr Jung ! Cette femme est une ensorceleuse ! De ses charmes, vous serez épris et quand votre âme vous lui aurez fait don, elle la piétinera, telle une misérable blatte.

N’imaginez pas que ce soit la rancœur ou la jalousie qui me fait écrire cette lettre. Non, en aucun cas. J’ai pitié de votre condition d’homme admirable et admiré. Votre puissance est votre talon d’Achille, Dr Jung, la faiblesse qui vous anéantira, si vous n’y prenez garde.

O. Kokoschka

PS :
Et si, malgré cet avertissement, vous veniez à tomber amoureux de mon Alma ! Sachez Dr Jung, que je me réjouirais de votre aveuglement. Vous pourriez prétendre à conquérir ce cœur si fragile. En devenir le roi. Sans aucun doute. Mais si, sur l’échiquier amoureux de la belle Alma, je suis le fou, vous ne serez jamais qu’un vulgaire petit pion de bois. Le jouet provisoire et périssable d’une reine qui ne peut imaginer vivre sans l’absolue passion de son fou.

Lettre d’Alma à Oskar

Le 1er mars 1919

Cher Kokochkinoushko,

Le baron Viktor Von Dirsztay, ton fidèle ami, est passé hier soir. Je faisais salon. Le dos courbé, malheureux, inquiet même, il m’a rejoint, dans l’intimité bleue de mon boudoir. Viktor m’a fait part de ton désir. Me revoir. Être à nouveau ta muse, ton âme sœur, ta femme. Il a usé de tout son pouvoir pour me convaincre. Nous étions les amants éternels, indestructibles, à l’aune de Tristan et Iseult. Nous étions liés par le serment sacré des amants éternels. Tu ne pouvais choisir meilleur avocat.

Le mois dernier, c’est Aldof Loos qui me priait de venir te rejoindre à Dresde au prétexte que je serais la seule et unique, capable de susciter en toi le désir de créer. En mon absence, la source de ton inspiration se serait tari.

Kleinlich Oskar, je reconnais bien là, les attentions fébriles d’une passion qui ne te quitte pas. Oui, nous nous sommes aimés. Oui, notre amour était fou, passionné, infiniment. Oui encore, nous avons traversé des instants fragiles où nous ne faisions qu’un, où l’art était Amour, et l’amour, Art.

Alma DollPourtant, il y a peu, j’ai entendu parlé d’une poupée de chiffon, Alma Kokoschka, que tu as faite faire à mon image. Une marionnette, grandeur nature, dont tu disposes à loisir. Il m’a été rapporté que tu lui as offert des dessous de lingerie, identiques à ceux que je porte, que tu as même choisi pour elle, les tenues des plus grands couturiers parisiens. Vous-vous promenez en calèche, aux beaux jours. Certains vous ont aperçu tels deux amants inséparables, au Grand Opéra de Dresde. Cette Alma porte ton nom. Vous êtes vous mariés ?

Je ne suis pas un objet, Oskar. Je ne suis plus le jouet de ta passion. Sois en certain ! Comment as tu pu penser qu’un pauvre mannequin sans la moindre once du souffle qui m’anime, pouvait me remplacer ? N’ai-je été pour toi qu’un simple pantin à habiller ou déshabiller selon ton bon plaisir ? Un fantasme de soumission ?

C’est faire bien peu de cas de mon être, de ce que je suis, moi la femme pétillante de vie, pleine d’esprit et surtout libre de vivre comme je l’entends.

Ne m’importune plus, Oskar Kokoshka !

Je te souhaite longue vie à toi et à ta jeune et jolie femme, muette, pauvre esclave obéissante. Que vos amours durent éternellement !

Alma M.

Lettre d’Oskar à Alma

Le 10 juillet 1919

Alma,

Mon Alma Kokoschka n’est plus. Morte, trucidée après une nuit de beuverie. Elle a fini ses dernières heures, noyée au fond de la piscine.

Reviens-moi !

Ton Kleinlich O.

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