La vie de Caro, fragments
AnnT 3 octobre 2019

Demoiselle d’Avignon


C’est l’heure du gouter, une nuée de gamins s’échappe de l’école. Jeanne et sa sœur Caro, indifférentes aux éclats de rire, observent en silence la vitrine de la librairie de la rue Saint Étienne, la grand-rue qui mène à la Basilique. Le livre a disparu.

Le matin même, le sourire d’une jeune femme, en couverture d’un ouvrage nouvellement placé en devanture, avait appelé le regard de Caro. Elle grimpait le chemin de l’école, d’un pas vigoureux, avec Jeanne, sa petite sœur. Elles étaient en retard. La cloche avait déjà sonné. Monsieur Angélique, l’instituteur, était tatillon. L’heure, c’est l’heure, avant l’heure, c’est pas l’heure, après l’heure, c’est plus l’heure. Un mantra qu’il répétait chaque matin, cinq minutes passées de huit heures.

Ce sourire en papier cartonné, avait stoppée net Caro, l’avait figée devant la vitrine. C’était son héroïne préférée, la demoiselle d’Avignon, tout de blanc vêtu.

Chaque samedi soir, elle s’installait devant l’écran gris du poste de télévision de ses grands-parents. Elle avait hâte de connaître la suite des aventures de la demoiselle à l’accent si délicieux. Cette jeune femme, charmante, était en réalité une princesse. C’était un secret qu’elle voulait garder, malgré toutes les difficultés rencontrées. Caro aussi avait un secret. Elle en était sure, ses parents n’étaient pas les siens. A la maternité, elle avait été échangée avec un autre poupon. Elle était une princesse oubliée, elle aussi.

Caro pleurait en silence, devant la vitrine vide du seul livre désiré. Jeanne regardait glissées les larmes sur les joues de Caro. Elle était triste aussi, même si elle ne comprenait pas très bien les raisons du chagrin de sa grande sœur.

– Pourquoi tu pleures ?

– Il a disparu.

– Qui a disparu ?

– Le livre … voyons …

– Celui de la Demoiselle d’Avignon ?

– Ouiiii !

– Et si on rentrait demander à la marchande ?

– Demander quoi ?

– Elle en a peut-être d’autres sur les étagères…

– Si elle l’a retiré … c’est qu’il n’y en a plus.

– On peut quand même demander.

– Non … j’ai peur…

– Pourquoi ? Elle est méchante la marchande ?

– La marchande … c’est un monsieur … et … –

Alors, c’est moi qu’y vais !

– Mais …

Le tintinnabulement de la clochette couvre la voix de Caro. Jeanne est entrée dans la librairie, sans attendre sa permission. Caro, intriguée regarde sa petite sœur parler avec le libraire. Elle se demande ce qu’ils peuvent se dire. Le libraire sourit en tournicotant un brin de sa moustache. Jeanne montre du doigt, les livres dans la vitrine. Le libraire légèrement surpris, répond à Jeanne, tout en hochant de la tête d’abord verticalement, puis horizontalement. Jeanne baisse les épaules. Elle va pour sortir en trainant des pieds, quand le libraire la rappelle. Jeanne se retourne et écoute l’homme avec attention. Ses yeux brillent. Elle sourit et acquiesce de la tête avant de repartir en sautillant d’un pied sur l’autre.

C’est tout Jeanne de sautiller quand elle est contente se dit Caro, impatiente de retrouver sa sœur.

– Alors ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Il a encore le livre ?

– Non ! Mais le marchand, il m’a dit qu’on pouvait en commander un !

– Commander un livre ! Comment qu’on peut faire ça ?

– Il suffit de donner son nom et cinq francs pour la réservation.

– T’es sure ? – Oui oui … et si on commande aujourd’hui, tu auras le livre avant samedi.

– J’ai le billet de cinq francs de Mamie, celui du goûter.

– Le livre coute trente-cinq francs … ça fait beaucoup de goûters …

– J’ai un peu d’argent dans ma tirelire… et puis … je demanderai aussi à Clémence !

– Alors on le commande ?

– Oui … tiens … voilà les cinq francs. Tu veux bien y aller ? Hein ? Dis ?

Jeanne entre à nouveau dans la librairie, le billet de cinq francs à la main. Le libraire prend son bloc de commande et note avec sérieux, le nom de Jeanne. Il a bien envie de sourire devant l’assurance de ce boutchou. Jeanne repart. Son cœur bondit à l’intérieur de sa poitrine. Elle a bravé les peurs de sa grande sœur. Elle est remplie de joie.

Pendaison de crémaillère


– Jeanne ? T’es où ?

– Sur l’autoroute ! Pourquoi ?

– Je t’avais dit d’arriver à 11h30 précise !

– Y a eu un accident et donc des embouteillages … tu sais comment c’est …

– Moi ! Je n’arrive jamais en retard !

– Ah ?

– C’est pas difficile de maitriser les imprévus…

– Je sais pas Caro… t’es trop forte pour moi !

– Tu n’as qu’à calculer. Tu as deux heures de route, et bien tu pars trois heures en avance… ça évite …

– … De se laisser surprendre par l’inattendu… je sais Caro !

– Il n’y aura plus de gougères … c’est sûr !

– Quoi … Tu n’as pas passé commande ? Là, franchement Caro… tu me surprends !

– Mais Jeanne, c’est bien toi qui as proposé ton aide, non ? J’ai vingt et un invités qui arrivent d’ici ce soir, tu n’imagines pas le nombre d’items sur ma todolist : le mot de bienvenue, la nappe à repasser, les assiettes… les assiettes ? dorées ? argentées ? ou plutôt en carton recyclé, du vin rouge, ou du blanc, pour le menu … trois plats ? un ou deux desserts ? sans oublier les allergies, avec ou sans gluten, lait de vache ou soja, amandes ou cacahuètes, et les lits ? les draps, avec ou sans couverture, qui préfère les couettes ? le papier toilette, combien de rouleaux, vingt et une personnes sur un week-end, tu sais combien ça utilise de rouleaux toi ?

– Euh … à six feuilles, par jour, par personne, j’imagine … Enfin Caro, cool … arrête de stresser comme ça !

– Jeanne, tu me fatigues avec ta coooolitude … y aura plus de gougères et mon apéro sera raté, rien qu’à cause de toi …

– Stoooop Caro, on se calme là ! On se calme tout de suite… car … figure toi que j’ai appelé le boulanger pendant les bouchons ! Parce que moi les bouchons ça me fait penser au champagne ! Et qui dit champagne dit… gougères, forcément ! Et oui ! soeurette ! le téléphone portable ça existe en 2020 ! tes gougères tu les auras ! et même plus … tu en auras exactement 252 … Ça fait combien par personne ?

Chemin de croix


Un visage fin, la coupe au carré, à la Louis Brooks, un manteau noir serti d’une écharpe rouge vif, accordée au rouge à lèvre, couleur cerise, Caro petit bout de femme tout rabougri, grimpe à pas comptés le Mont Scorpion, celui qui mène à la Basilique. Chaque matin, qu’il neige ou qu’il vente, elle n’a qu’un seul objectif, monter jusqu’au parvis, s’élever jusqu’au ciel. Elle compte, deux cent soixante et un, deux cent soixante-deux, deux cent soixante-trois, … Mille deux cent cinquante-sept, c’est le nombre exact de pas qu’il faut accomplir, pour arriver aux portes de Sainte Marie Madeleine.

Elle affectionne tout particulièrement ce chemin, son chemin de croix. Rechercher la douceur dans la peine, tel est son crédo, et aussi sa pénitence. Chaque pas est une souffrance, une brulure de la hanche, jusqu’au talon. Elle boitille. Sur son front, perlent des gouttes de sueurs. Mais rien ne l’arrêtera, jamais, sauf peut-être ce jour où elle ne sera plus. C’est d’ailleurs bien pour cette raison-là, qu’elle enfile ses bottillons marrons, aux premières lueurs. Un bon coup de taloche à la grande faucheuse, c’est tout ce qu’elle mérite, marmonne Caro entre ses dents.

Au cinq cent trente deuxième pas, elle s’arrête devant les volets clos de la maison de Clémence, signe de son absence ou de son indifférence. Caro médite. Elle écoute la colère sourde de Clémence derrière les jalousies. Elle rumine son impatience et frémit du désir d’indulgence.

Plus jeunes, Clémence et elle, avaient été les meilleures amies, toujours assises côte à côte sur le même banc de l’école. L’instituteur, Monsieur Angélique, elle se souvient, les appelait les jumelles, ou encore les pimprenelles. Elles étaient ses préférées. Elle se voit courir après les nattes brunes de son amie d’enfance, leur fou rire quand un garçon les approchait d’un peu trop près. Et puis, plus tard cet homme, leur homme, Matthias, le beau, le grand Matthias. Fraichement débarqué des Flandres. L’amoureux transi de Clémence. Oui bien sûr, c’est elle qu’il a épousée. Mais amoureux d’elle aussi, Caro, la maitresse d’avant même le mariage. Il ne pouvait aimer l’une sans l’autre ou inversement.

Clémence avait eu les enfants, les couches culotte, le quotidien et son lot de chaussettes sales et de caddies à remplir. Elle, elle n’avait eu que les bons moments, les restaurants, les diners aux chandelles, escapades d’un soir à Paris, Bruxelles ou Londres même. Les nuits brèves, certes éphémères mais tellement savoureuses. Elle gardait, en elle, le souvenir de ses rencontres, encore toute imprégnée du regard enveloppant de Matthias.

Elle avait chéri ce partage, elle n’était pas femme d’intérieur. Laver le linge sale de Matthias n’était pas sa tasse de thé. Que Clémence ait accepté de le faire, consacré par les liens du mariage, elle en était bienheureuse.

Clémence ne l’avait pas vu de cet œil-là. Elle s’était transformée en pie-grièche abreuvant son mari de reproches en continu. Il les avait acceptés, tous, sans jamais broncher. Il l’avait aimée malgré tout, jusqu’à son dernier souffle.

Dix ans qu’il s’en était allé. Sans un mot. Anévrisme.

Chaque jour, depuis, le cinq cent trente troisième pas s’alourdit du silence de Clémence. Chaque jour Caro, reprend sa peine.

Demain, les volets s’ouvriront. Clémence sourira.

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