Le parchemin de Tanuki
AnnT 14 février 2015

Kyoto – 1958 – Quartier sud
Désordre printanier ou confusion de l’âme, son rêve s’évapore.

Elle enfile ses tabis, les blancs.
Le tiroir du vieux coffre est retourné.
Elle les a mises à l’envers, assise au bord du lit. Au centre, une montagne de vêtements, des ceintures colorées, des robes et des kimonos chiffonnés.
Mais quel kimono choisir ?

Il est le centre de sa vie.
Elle doit retourner ses tabis avant de se chausser.
Sans lui, le vide se creuse, elle suffoque.

Le parapluie rouge l’attend sur le pas de la porte. Avec lui, elle se sent protégée. Ses cheveux tombent sur sa nuque, glissent sur ses épaules. Un ruban pour les retenir en chignon, lequel ?
Elle veut le retenir, qu’il soit à elle et à aucune autre.

Il lui faut se décider pour le kimono, le ruban viendra ensuite, naturellement.

Sur le chevet, le téléphone décroché laisse entendre sa tonalité, occupée, lointaine.

Les tabis blancs enfilés enfin, apparaît la finesse du pied. Pour une fois, elle les trouve jolis. Comme rassurée, elle prend le kimono bleu nuit, celui avec de toutes petites fleurs rouges et blanches, pour aller avec le parapluie et les tabis, un ruban rouge  souligne la noirceur de ses cheveux, noirceur de ses idées.
Tout cela doit être ajusté, sortir et la rencontrer, en plein milieu de la nuit. Serrer la obi, c’est au dessus de ses forces. Ajuster sa voix, ses questions, quoi lui dire maintenant qu’elle connait son existence ?

Elle passe un large châle sur son kimono, cache son désordre intérieur, voile son émotion. Elle prend le parapluie sur son cœur et sort de l’appartement silencieux.

 

Kyoto – 2008 – Quartier historique
Ce soir il y a foule ! L’okiya est bondée, la musique assourdissante. C’est aujourd’hui la cérémonie du mizuage, rituel ancestral qui célèbre le passage de l’état de maiko à celui de geisha. Tous les hauts dignitaires de la ville sont invités à participer aux festivités et féliciter Yûko, la nouvelle jeune geisha au teint si pâle. Ses yeux font l’admiration de tous. Ils sont très ouverts, presque ronds. Il paraît que c’est naturel.

Dissimulé dans la ceinture du kimono de Miyu, le téléphone vibre. La très jolie Miyu est la grande sœur de Yûko. Elle semble pourtant si jeune. Depuis cinq ans, elle enseigne à Yûko, la musique, la peinture, la cérémonie du thé et l’art de la sérénité.
Prestement, elle regarde le journal des appels puis camoufle son portable dans les manches de son kimono bleu nuit, parsemé de petites fleurs rouges et blanches. Avec adresse et agilité, Miyu glisse parmi les invités. Souriante, elle se faufile à l’extérieur de l’okiya.

Dehors, la nuit est tombée, il pleut légèrement. A travers les vitres embuées du salon, Yûko observe Miyu. Au loin dans la rue, les pavés reflètent l’éclat fragile des lampadaires. Dans la cour, un lampion rouge, accroché à une branche d’érable à l’attention des invités, projette sur Miyu un éclat cuivré. Le visage de la jeune femme se décompose. Ses lèvres tremblent en même temps que ses mains s’accrochent au téléphone. La musique empêche Yûko d’entendre la conversation, mais il n’y a aucun doute, Miyu la très honorée, s’emporte. Ses gestes crispés, trahissent son anxiété.

Hier soir, Yûko a découvert un parchemin, caché au fond du tiroir du vieux coffre de Miyu. Sur le parchemin se touve le portrait du vénéré mage Tanuki, protégé par son ombrelle rouge.
Au dos de l’illustration, un haïku gravé à l’encre sanguine :

L’âme apaisée
Entre mes mains tu vivras
Printemps éternels

Fascinée, Yûko a dissimulé le mantra aux étranges pouvoirs, dans le tiroir secret de son vieux coffre.

2 Commentaires

  1. J’ai bien aimé chère Hana.La musique m’a fait prendre conscience de la jeunesse de ces femmes, soulignant leur fragilité, beau moment

  2. Anne. cette histoire m’a rappelé une cérémonie du thé avec des geishas au visage poudré de blanc dans une vieille demeure de Kyoto aux jardins magnifiques . Ton écrit fait Écho aussi au livre passionnant Mémoire d’une Geisha.

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