Les secrets de Margoline
AnnT 8 janvier 2020

– Margoline ?
– …
– Margoline ! Encore dans la lune !!!! C’est incroyable, tout de même … Je vous ai posé une question …

Au fond de la classe, Margoline collée tout contre le radiateur, les mains dans les poches, contemple un ciel gris, déprimant. Elle soupire en levant les yeux au ciel :
– Pfff …

Le prof, Mr Arthur, excédé, rugit depuis son bureau, en montrant la porte d’un index hargneux.
– Sortez Margoline ! Chez le proviseur immédiatement !!!

Avec une extrême lenteur, Margoline range, dans sa trousse bariolée de graffitis, son stylo à encre violette, son crayon gras 2B et sa gomme dont le bout rose est nettement plus usé que le bleu. Elle prend tout son temps et s’en réjouit. Elle ferme délicatement son cahier rempli d’une belle écriture ronde et prend soin de coller un post-it à la page 124 de Nana, le bouquin du second trimestre. Certains paragraphes sont surlignés en jaune fluo et d’autres en vert. L’air détaché, elle ajuste le cahier, le livre de poche et sa trousse, dans son sac à dos, version mini pocket. Tous les regards de la classe sont tournés vers elle. Un silence épais plombe la salle aux couleurs blanc-gris-sale. Elle croise le regard d’Edgar et Charline. D’un clin d’œil, ils la remercient. Grâce à elle, ils ont gagné dix minutes !

Margoline se lève et fait crisser sa chaise. Elle enroule son écharpe rouge à grosses côtes autour du cou. Elle tournicote son épaisse chevelure avant de visser son bonnet du même rouge brique, sur sa tête. En douce, elle observe le prof. Il est plongé dans ses notes, l’air de rien. Mais elle le voit bien, ses yeux restent fixes. Quelques gouttes de sueur perlent sur son front, blême. Sous le bureau, elle devine un léger tremblement du pied. Elle esquisse un petit sourire du coin des lèvres, furtif.

Le manteau enfilé, elle déroule le papier jaune du malabar qui traine depuis des semaines au fond de sa poche. Elle porte son sac à l’épaule et absorbe le bubble-gum d’un coup sec. Juste au moment où elle passe devant le bureau de Mr Arthur, elle gonfle ses joues avec force, pousse la gomme du bout de la langue et en sort la plus grosse bulle rose qu’elle n’ait jamais osé réaliser.

La bulle claque en même temps que la porte de la classe.

Le bureau du proviseur est au rez-de-chaussée. Elle descend les marches de l’escalier avec nonchalance. Elle espère peut-être que la sonnerie retentisse. Et puis de toute façon, même pas peur, le proviseur, elle le connaît trop bien. Une visite par mois, parfois deux. Si ce n’est pas un ami, c’est déjà une vieille connaissance.

Lorsqu’elle ouvre la porte du bureau, la secrétaire lève la tête de son écran. Elle hausse les épaules et fait une légère moue, sans surprise.
– Margoline ! Ça faisait longtemps … Assieds-toi là, sur la chaise, comme d’habitude …. Il est au téléphone.
– Mmmm …
– Toujours autant de vocabulaire Margoline ! Il faudrait te renouveler …

Margoline patiente. Elle connaît la chanson. « Laisser mariner plus d’une heure le cancre sur une chaise inconfortable, pour provoquer sa réflexion, voire son remord », c’est le mantra du proviseur, une technique de dressage pour élèves récalcitrants. Elle l’a entendu expliquer sa recette à un parent d’élève, un jour de colle.

Mais, Margoline, elle s’en moque bien. Elle a son monde, son univers bien à elle. Personne ne le sait, enfin presque. Les mains dans les poches, elle entame son entrainement quotidien. Debussy, Sati, Chopin, Dvorak sont ses meilleurs amis. Les yeux fermés, elle imagine ses doigts danser sur le piano. Imperceptiblement, ils suivent les partitions qu’elle a apprises par cœur. La porte du proviseur s’ouvre d’un coup sec.

– Entrez, je vous prie …

Margoline se lève, enfin elle sent bien que son corps se lève mais son esprit lui déchiffre, avec délice, un morceau en forme de poire. Le proviseur fait les cents pas devant le bureau.
– Margoline ! Pourquoi tant d’arrogance ?

Silencieuse, Margoline fixe le proviseur.
– Ce n’est pas parce que vos parents divorcent que cela vous autorise l’insolence…
– …
– Vous n’êtes pas la première à qui ça arrive…

Il continue sur le même ton, la questionne sans attendre de réponse. Il agite sa règle de haut en bas tel un chef d’orchestre. S’il croit la connaître, il se trompe. C’est un ignorant, un grand bavard. Il ne sait rien de ce qu’elle ressent.
C’est vrai, son père a quitté sa mère, mais elle s’en moque. Il n’a jamais été là pour elle. Et puis, dans ce lycée, elle s’ennuie, tellement. Ce qu’elle voudrait, c’est passer ses journées avec Simon, son prof de piano. Si elle avait pu, c’est lui qu’elle aurait choisi comme père.

– Margoline ? Comme vous n’avez pas l’air de comprendre… ce sera trois mercredis de colle … vous aurez ainsi tout le temps pour réfléchir….

Margoline hoche la tête, sans broncher. Devant le silence du proviseur, elle comprend que le sermon est terminé.

– Je peux … m’en aller ?

Le proviseur, assis sur le bord de son bureau, retire ses lunettes d’un air las. Il acquiesce. Sa main ébauche une sorte de moulinet maladroit, invitant Margoline à sortir alors qu’elle se trouve déjà sur le pas de la porte.

Sans vraiment réfléchir, plus par habitude que désir réel, elle monte les marches de l’escalier pour retourner en cours. Dans sa poche, son téléphone vibre. Elle regarde autour d’elle, les couloirs sont vides. Elle sort son téléphone. Un message de la part de Simon, son prof de piano : Je suis sous l’eau, je ne sais pas comment m’en sortir ….
Margoline redescend quatre à quatre les escaliers, se dirige sans hésitation vers la porte. Au fond de la cour, derrière la cantine, il y a un petit portail. Elle s’y précipite avec l’espoir qu’il ne soit pas fermé à clé.
Elle appuie fermement sur la poignée métallique. La porte s’ouvre. L’instant d’après, elle est dans la rue.

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