Les zoriblamis
AnnT 10 avril 2018
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Quatre heures, sortie des classes. Nounous, mères ou pères profitent des premiers rayons du soleil. La cloche retentit dans la cour. Les portes de l’école s’ouvrent. Bientôt des enfants s’échappent, débraillés, les manteaux accrochés à la taille ou encore roulés en boule, dans leur sac à dos. Une joyeuse cacophonie que les maitresses tentent de contenir, en vain.

– Maman ! Maman ! Regarde c’qu’on a fait à l’école ! La maitresse, elle nous a appris à faire des zoriblamis …

Marius, tout essoufflé, donne à sa mère, un petit bateau en papier rouge, en échange du goûté tant espéré.

– Un zoriblami ? Tu es bien sûr que c’est ainsi qu’elle vous l’a dit, la maitresse ?
– Oui ! Oui ! Je t’assure ! Et moi au début, j’voulais pas en faire, des zoriblamis. J’avais peur qu’Adrien se transforme en zorrible monstre.

Marius mord à pleine dent sa tartine beurrée, tout en croquant un carré de chocolat au lait et noisette. C’est son quatre-heures préféré.

– Je crois plutôt que ça s’appelle un origami !

Marius, les yeux ronds, la bouche pleine, s’arrête, étonné.

– Tu crois ? Moi j’ai pas entendu ça, hein ! Des enfants ont crié dans la classe. Mon voisin a tapé des poings sur la table. Je me suis bouché les oreilles et j’ai fermé les yeux. Alors, la maitresse, elle a dit que c’était pas dangereux du tout, parce qu’on allait plier du papier de toutes les couleurs et qu’il allait en sortir des animaux … c’était trop magique !

– Origami, j’en suis sure ! Marius, ton bateau … c’est un origami.

Marius reprend le bateau en papier des mains de sa mère et s’avance au bord du trottoir. De l’eau coule. Un cantonnier urbain a ouvert les vannes. Le caniveau s’est transformé en torrent. L’eau claire chante entre les pavés. Marius dépose avec délicatesse son petit bateau tout rouge. L’oriblami prend le large. Marius court à sa poursuite. Il sautille de loin en loin, tandis que sa maman observe la silhouette de l’enfant enjamber le cours d’eau.

Son esprit vogue sur le ruisseau qui jamais ne s’est arrêté.
Le soleil s’assombrit, une bourrasque d’hiver la fait frissonner.

Le son creux de ses pas, sur le froid bitume du trottoir la conduisait malgré elle sur le chemin de l’école. Étrangère à ses sensations, vide du regard des autres, elle aurait voulu tout simplement s’asseoir là, sur les pavés en bordure du trottoir. S’arrêter, ne plus respirer, taire les pleurs du caniveau, le ruissellement de l’eau, celui du robinet. Devant l’évier blanc, sa mère préparait des tomates farcies, pour le diner. Elle, elle était assise à la table de la cuisine, un livre de lecture posé sur le revêtement en formica. Sur sa chaise, raide, inconfortable, elle lisait, déchiffrait les mots, consciencieusement, des aventures de Sylvain et Sylvette. Sylvette se rendait chez Sylvain, avec son panier, accroché au bras, rempli de gâteaux.

Il y avait ce mot là, « chez » qu’elle n’avait encore jamais lu. Il était si petit, ce mot. Juste avec un « e », au milieu, tellement minuscule, impossible à prononcer. Mais, elle voulait surprendre sa mère, silencieuse, perdue dans le rouge de ses tomates, dans son ailleurs bien à elle. Écoutait-elle ses fragiles balbutiements ?

C’était le « z » qui l’avait mise sur la piste. Elle aimait cette lettre, tellement. Elle ressemblait à une trompe d’éléphant, à un nez, un né … É. Alors, comme un éclair, elle sut que « ch » suivi de « ez », se prononçait ché. Elle était si heureuse de cette découverte. Elle était emplie du plaisir d’avoir trouvé, toute seule, en suivant le fil de son imagination. Sa mère s’était arrêtée de pétrir la farce et la regardait, avec ce sourire, rare. Un sourire d’étonnement, et peut-être même, de fierté.

Elle avait réussi !

Pourtant, sur le bord de la chaussée grise, couleur novembre, elle savait que s’en était fini de cette joie là, de la surprendre, du bonheur de la voir sourire. Sa mère n’est plus.

Des gouttes de pluie glissent sur ses joues asséchées des larmes du passé.
– Maman ! Maman ! On pourra faire un arche de Noé, avec une girafe et un éléphant ?
– …
– Hein ? Dis ? Maman ?

Marius était revenu sur ses pas, le bateau tout trempé entre les mains.

– Oui Marius ! Oui un éléphant … avec un grand nez …
– Mais Maman, ils n’ont pas de nez, les éléphants !
– Ah bon ?
– Voyons, Maman … tu sais bien qu’ils ont une trompe à la place du nez !
– Ah oui … tu as raison, ce n’est pas un nez … mais une trompe. Je me trompe et pourtant c’est moi qui ai un nez …

Marius éclate de rire. Sa maman, elle sait toujours s’amuser avec les mots. Il glisse sa petite main toute mouillée, dans celle de sa maman chérie. Il a hâte d’aller fabriquer son arche de Noé.

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