Lettre n° 1 – Partir à vélo
AnnT 19 septembre 2015
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Chère Jeanne,

Es tu en colère ? Anxieuse ? Voici une semaine que je suis parti. J’ai tout quitté. Je t’ai abandonné sans savoir l’instant d’avant que je ne reviendrai pas, mon paquet de cigarettes en poche.

En sortant du tabac, la question s’est imposée en observant la rue à gauche. Celle tant de fois parcourue, celle qui mène à notre chez nous, celle de l’habitude, du quotidien morne, familier. Cette rue jonchée de pavés irréguliers, entrelacés de brins d’herbe, à l’air si désuet. Je me souviens de cette première fois où nous l’avons parcourue, main dans la main, émerveillés par l’enchaînement coloré des maisons de villes accolées, comme enlacées. Il nous semblait être à Amsterdam ou mieux, dans une ruelle londonienne. Ce sentiment d’être à l’étranger tout en préservant notre sécurité confortable de parisiens bohèmes, nous avait rassurés sur le désir de construire ici, le cocon familial.

Quel doux rêve ! Il me semble si loin aujourd’hui. Moi, qui suis las, accroché à la porte de ce bar-tabac, sans vie, je porte mon regard vide sur l’autre rue. Celle de droite, tout aussi connue, qui m’emporte chaque matin vers trains, métros et autres bus pour aller travailler, faire mon devoir, remplir les caisses d’une banque qui ponctionne chaque mois son dû de dettes et de créances.
Je suis ici, à un croisement sans perspective. Une peur silencieuse s’installe, ancrée dans mes poumons. Je ne sais plus respirer.

Sur le pas de la porte du bureau de tabac, je suis triste, désenchanté, désœuvré par l’absence de désir. Ma gorge se noue. Et si je restais là, planté comme un arbre devant ce tabac de banlieue grise. Mes jambes se refusent à porter mes pas vers ces rues trop souvent parcourues, sans rêve. Elles tremblent et suffoquent. Pourtant mes pieds me soufflent un mouvement. Je n’ai qu’une idée, partir ailleurs, m’enfuir.

J’ai levé les yeux pour voir, posé contre le réverbère, un vieux vélo tout rouillé, si laid que le propriétaire n’a pas pris soin de l’attacher. Ce vélo m’appelle de ces deux roues poussiéreuses. Il est une invitation au voyage.
Voyage oublié, tapi au fond de mon adolescence où je rêvais de parcourir le monde, avec seulement mes jambes pour pédaler, sans carte ni destination prévue à l’avance, seulement le désir de poursuivre une étoile.

Ce vieux vélo m’avait emporté sur l’atlas de mon grand-père, sur des cartes aux noms exotiques, aux chemins sinueux, verdoyants. Ce vélo rongé par les souvenirs, est apparu comme le clin d’œil d’une étoile oubliée, voilée par un quotidien sans saveur.

Lorsque enfin mes pieds ont accepté d’avancer, de descendre les marches du bureau de tabac, ils m’ont porté comme un seul homme, vers ce vélo négligé par son propriétaire. Je l’ai enfourché. J’ai pris le chemin de traverse, celui qui longe la voie ferrée et je suis parti à la recherche de mon étoile intérieure.

Je t’embrasse,
Marc

1 Commentaires

  1. J’ai croisé ce vieux vélo dans une ruelle qui montait au château de Prague, Marc prenait un café avant l’arrivée des touristes, ivre de liberté/

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