Lettre n°5 : Rijnsburg – Spinoza
AnnT 13 août 2016
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Chère Jeanne,

Quelle joie de recevoir une lettre de toi. Je désespérais de ne plus jamais te lire. J’ai gardé l’enveloppe soigneusement pliée dans la poche de ma veste pendant plus de trois jours. J’appréhendais ce que j’allais découvrir. Je la tournais, retournais chaque soir entre mes mains, scrutant ton écriture. Allais-je trouver de la haine, une fin de non recevoir ? Après l’avoir tant espéré, j’avais peur d’ouvrir ton courrier. Puis, je l’ai lu, relu, plusieurs fois. La culpabilité est là, toujours plus forte.

Le jour où je suis parti, loin de moi l’idée que tu traverserais toutes ces affres d’inquiétude et de solitude. Je n’ai pas eu l’intention de t’infliger ces épreuves. J’étais obnubilé par ce quotidien inodore. Un mur qui m’entourait et se resserrait un peu plus chaque jour. J’étouffais, j’ai cru mourir…

Oui c’est vrai, je suis au milieu de ma vie. Je me dois d’être sincère avec moi, avec toi. Ne plus mentir, ne plus croire que tout va bien. Ne plus le faire croire, non plus.
Toute cette vie n’était qu’ennui. Prendre le métro, coincé une heure de temps entre des inconnus qui ne se regardent même pas. Faire la gueule avec un casque sur les oreilles pour échapper à la monotonie. Tout cela n’est qu’une vaste mascarade ! Des agneaux qui courent chaque matin brouter leur pré carré, quand ils ne vont pas à l’abattoir ! Chaque soir, s’abrutir devant un écran qui hurle des inepties. Négliger sa propre vie alors qu’elle doit bien avoir un sens pour qui veut le chercher.

Je veux respirer, voir l’horizon, prendre du recul. J’ai besoin de lire, de me cultiver, de voir comment on vit ailleurs même si je suis bien conscient que les rames de métro sont quasi identiques d’une ville à l’autre.

Hier, je suis allé à Rijnsburg, petite bourgade au sud-est d’Amsterdam, où se trouve la maison de Baruch Spinoza. Celle qu’il a occupée quelques années après son bannissement de la communauté juive d’Amsterdam. La demeure est très petite et l’on y trouve son bureau où il écrivait debout, ainsi que l’appareil qu’il utilisait pour fabriquer des lentilles optiques. Cette visite m’a beaucoup touché. Voilà un homme qui, contre vents et marées a su rester lui-même. Malgré l’emprise religieuse incontournable à cette époque, il s’est libéré de tous les préjugés. Et s’il fabriquait des verres optiques pour mieux voir l’infiniment petit comme l’infiniment grand, il a observé la nature humaine, au plus près, sans jugement aucun.
Cette visite m’a fait beaucoup de bien. J’y ai trouvé une certaine forme de paix intérieure.

Je t’embrasse tendrement,
Marc

PS 1 : Sur la façade de la maison de Spinoza se trouve un plaque en pierre de taille sur laquelle se trouve couché quelques vers, dont voici la traduction :

Ah ! Si seulement tous les hommes étaient sages
Et chacun d’entre eux bien intentionnés !
La Terre serait un Paradis pour tous,
Mais en réalité, elle est le plus souvent, un Enfer.

PS 2 : Je suis admiratif du travail de démolition que tu as entrepris dans la maison. Je suis heureux de voir que la colère que tu me voues, t’a permis de détruire mon bureau. Je le détestais cordialement. Bravo ! Félicitations !

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