Fragments Familiaux – 2
AnnT 7 décembre 2014

Une découverte inattendue au Freud Museum

Je suis à Londres pour l’inauguration du Freud Museum. Le musée ré-ouvre ses portes après six mois de travaux.
J’ai reçu une carte m’invitant à venir prendre des photos avant l’inauguration officielle. Je dois écrire un article pour inciter les lecteurs à venir découvrir le musée rénové. Arrivée au point du jour, j’observe les lieux avec émotion.
Dehors, quelques ouvriers finissent de démonter l’échafaudage qui a servi à la réfection du toit. En entrant, j’accroche mon manteau  dans la penderie, il me semble suivre la trace des pas d’Anna et de son père, Sigmund.

Alors que j’admire l’escalier menant au bureau d’Anna, j’entends un bruit sourd à l’extérieur. Je m’approche du bow-window et vois un ouvrier à terre. Il crie, tout le personnel du musée sort et se précipite vers l’échafaudage. Le couvreur est entre de bonnes mains. Je profite de cet incident pour entrer dans le bureau de Sigmund Freud. La pièce est chaleureuse, la bibliothèque remplie de livres et de statuettes antiques que son propriétaire a collectionné avec tant d’affection.
Le divan m’attire irrésistiblement. Je regarde par dessus mon épaule, la pièce est vide, ils sont tous sortis porter secours au blessé. A pas feutrés, je vais m’allonger sur le canapé, avec au ventre l’appréhension d’être découverte, malgré tout.

Le divan est confortable sans être trop moelleux. Allongé, mon esprit jubile. Karl Jung en aurait été certain, il s’agissait là d’une bonne et belle synchronicité ; un ouvrier tombe et je m’allonge sur le divan.
Ma main caresse le tapis recouvrant le sofa, imaginant tous ces hommes, toutes ces femmes qui des heures durant se sont allongés pour parler, dire leurs maux, aller à la découverte d’eux-mêmes, percevoir le silence, écouter la respiration de Freud assis à leur tête, sur le fauteuil vert.

J’arrange les coussins pour améliorer mon confort, lorsque j’aperçois coincé entre le mur et un repli du tissu, un mince rouleau de papier couleur parchemin. La curiosité me pousse à le prendre pour le lire. Je déroule avec beaucoup de précaution, plusieurs feuilles de papier jauni. Le papier est fin et fragile. Il s’agit d’une lettre, écrite en juillet 1938. Mon cœur fait un bond lorsque je découvre la signature. La lettre est de Stefan Zweig, écrite de sa propre main. Elle est adressée à Sigmund Freud. J’ai du mal à déchiffrer l’écriture minutieuse de Stefan Zweig, de plus je ne lis pas très bien l’allemand.

A l’extérieur, alors que les cris de l’homme se sont estompés, j’entends des pas se rapprocher, je me lève précipitamment. Je suis en émoi, mon cœur palpite. Je ne sais trop que faire de la lettre. La présenter à l’accueil du musée m’obligerait à avouer que je me suis allongée sur le divan. Je risquerais ma carte de journaliste pour avoir transgressé le règlement très strict du musée. Mais, garder la lettre de Stefan Zweig pour moi seule, relèverait tout simplement du vol. J’enfreindrais la loi également.
Pourtant, ma curiosité et mon désir d’être la première à lire et traduire ce document l’emportent. Je le mets avec grande précaution dans ma sacoche et monte en toute innocence, dans le bureau d’Anna, prendre les photos pour mon article.

Correspondance d’écrivains – Stefan Zweig

Portrait improbable de Stefans Zweig. et Sigmund Freud.
Portrait improbable de Stefan Zweig et Sigmund Freud

Cher Sigmund,

Depuis mon retour du Brésil où j’ai effectué un court voyage l’été dernier, j’habite dans le centre de Londres, tout près de Regent’s Park.Je m’y suis installé depuis peu. J’ai trouvé, grâce à un ami, un appartement dans ce quartier très vivant qu’est Marylebone. A quelques pas de mon logement, se situe un café – The Garden Cafe – très agréable. Il me rappelle le café Landtman à Vienne, où nous nous retrouvions très souvent pour de longues conversations. Ce jour où je vous est présenté mon ami Romain Rolland fût un des plus beaux jours de ma vie. Nous parlions alors de paix et d’Europe unifiée.

Ce temps là est bel et bien révolu et indéniablement, au Garden Cafe, il ne s’agit plus de la même opulence, ni de la même saveur de café. Mais il y a dans l’atmosphère, un air de convivialité, de respect et d’attention qui me fait très souvent penser à nos rencontres passées.

Si je vous écris aujourd’hui, c’est parce que je suis inquiet pour vous et votre famille. J’ai appris, en lisant les journaux, qu’Hitler, futur despote sans aucun doute, a repris pour quatre années de pleins pouvoirs. Il confirme sa haine des juifs, artistes et autres minorités en les expulsant ou en brûlant leurs œuvres lors de cérémonies populaires et fantasques. La plus part de mes amis ne sont pas d’accord avec moi. Je pressens une nouvelle guerre. Le bruit des bottes martelant le pavé va de nouveau se faire entendre dans toute l’Europe. Vienne, bientôt, ne sera plus autrichienne.

Je vous l’ai déjà écrit et je renouvelle ma proposition. Pourquoi ne pas venir vous installer à Londres ? Vous y serez très bien accueilli, en toute sécurité. Ici, votre notoriété n’est plus à faire. Il suffit que je dise que je suis viennois, pour qu’aussitôt l’on me demande de vos nouvelles ou que l’on veuille savoir si je me suis étendu sur votre célèbre divan.

Je me doute bien que pour vous, il est extrêmement difficile de quitter votre domicile. La maladie vous affaiblit. C’est dans cet appartement, que vous avez établi les fondements de la psychanalyse. Ce lieu est si chargé d’histoires au sens propre comme au sens figuré, qu’il vous semble impossible de l’abandonner. Mais, si vous ne souhaitez pas quitter Vienne pour vous même, faites le pour votre fille Anna. Son avenir est fortement compromis dans une Allemagne nazie et antisémite.
Ici, à Londres, la vie est très calme. J’ai abandonné colloques et lectures pour me consacrer à la rédaction d’une nouvelle biographie sur l’explorateur Magellan.

Je me suis lancé dans ce travail pour oublier le climat de tensions et de violences qui pèse sur mes pensées et qui me porte à la dépression. Magellan est un explorateur qui reste fidèle à lui-même et à ses croyances malgré les embûches. Ce travail de recherche et d’écriture est un véritable soutien pour continuer à vivre, malgré tout.

Récemment, j’ai remarqué au Garden Cafe, une jeune femme d’origine française, Clémentine. Les jours passants, je la voyais assise au fond du café, dans une sorte d’attente curieuse, sans que je n’ose l’aborder. Il y a peu de temps, ma tâche fut facilitée lorsque je la vis prête à s’évanouir. Clémentine m’a depuis lors longuement raconté son parcours insolite qui de Paris l’a amenée ici, à Londres. Cette rencontre me donne à nouveau l’envie d’écrire une nouvelle qui aurait pour fondement les répétitions familiales. Le Dr Jung a élaboré une théorie intéressante sur les liens entre la généalogie et le comportement des êtres humains, la transmission et la répétition au cours des générations. Même si je connais vos différents d’avec le Dr Jung, j’aurais aimé pouvoir en discuter avec vous, car votre avis m’est précieux.

Je vous envoie, en même temps que ce courrier, les deux premières pages de ma future nouvelle « L’attente », avec l’espérance qu’elle vous donne le désir de nous rencontrer à nouveau dans un autre lieu que le café Landtman.
Dans l’espoir de vous revoir très bientôt, mon cher Sigmund, je vous prie de bien vouloir saluer Martha et Anna, avec mes plus chères attentions.

Le 25 juillet 1937
Stefan Zweig

L’attente

Clémentine était assise confortablement sur la banquette en cuir foncé du café londonien que j’aimais à fréquenter depuis mon arrivée à Londres. La pièce à demi obscure révélait la pureté de son visage, à travers les quelques rayons de soleil que les multiples carreaux colorés de la devanture laissaient passer.

Clémentine Hustin - 16 ans
Clémentine Hustin – 16 ans

Elle était d’une élégance discrète, d’une très grande beauté. Ses lèvres roses ourlaient l’ovale de son visage d’une charmante façon. Chaque regard de ses yeux clairs était une caresse ; tout dans sa personne était tendre, gracieux, aimable, sans cependant rien d’artificiel ni de maniéré.

Je la regardais, le cœur battant, silencieux, de peur que ses yeux bleu ciel ne se posent sur moi et ne découvrent la morsure brûlante du désir qui me consumait.
Fines, sensuelles jusqu’à l’élégance, ces mains remettaient délicatement en forme ses cheveux après qu’elle eut retiré son chapeau de pluie. De sa chevelure bouclée, rousse et opulente frémissait un parfum vaporeux, délicat comme le tabac blond que j’aimais fumer au temps doré de mon adolescence.

J’aurais pu rester ainsi, là, des heures, sans faire attention au temps, lorsque la porte du café s’ouvrit. Une forte silhouette entra comme une ombre. Clémentine se leva furtivement, les lèvres soudainement pâles, les yeux ronds questionnant cette nouvelle apparition. Elle s’appuya contre la table, le souffle court, le visage blême mais encore frémissant. Dans ses yeux luisait étrangement l’effroi mêlé au désir de voir l’ombre se transformer en celui qu’elle attendait vainement.

J’avais scrupule à l’observer avec tant d’inquiétude, mais par hasard son regard tomba sur moi. Indéniablement elle sentit ma fervente gratitude, car elle sourit d’un air amical. Légèrement tournée vers moi, sa main effleura d’un geste maternel le douillet fourreau qui tombait délicatement de son épaule, frôlant son ventre. Une naissance s’annonçait. Le souffle court, pris d’un léger vertige, elle s’assit de nouveau sur la banquette moelleuse et pourtant si solitaire.

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