A propos de Marie – Saison 5
AnnT 26 juin 2017
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William Lee – Édimbourg

Cher Monsieur Waas,

Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour cette réponse tardive. J’ai reçu seulement aujourd’hui votre courrier envoyé à mon ancienne adresse à Sydney, en Australie. La lettre a fait le tour du monde, poursuivant le même périple qui m’a mené jusqu’à Édimbourg, où j’ai enfin élu domicile.
Votre lettre m’intrigue véritablement. J’imagine que vous avez pris connaissance de mon existence grâce au documentaire Le temps du rêve ou les origines du monde. J’étais alors l’assistant de Marie, la même dont vous me dites qu’elle a été une amie très chère de votre père. Les circonstances qui vous ont amené à découvrir des parcelles de sa vie m’ont beaucoup touché. Je comprends votre désir d’en savoir un peu plus sur elle. Marie n’est pas une femme que l’on peut oublier.

C’est un éclat de pierre qui m’a fait rencontrer Marie. Je prenais des photos du mur de Berlin, en Novembre 1989. Je venais tout juste d’avoir 21 ans et n’avais qu’un souhait, être photographe. Profitant de l’occasion, je courrais assister à la chute du mur. J’observais les démolisseurs tout près de la porte de Brandebourg. Tous œuvraient avec enthousiasme. Nous étions plusieurs à les photographier, cherchant le meilleur angle de prise de vue.

Démolition du Mur de Berlin

Une jeune femme, tout près de moi, lança un cri de douleur, suivi d’un juron, en français. Elle avait reçu un petit éclat de pierre, projeté par un coup de burin. Assise sur les gravas, l’appareil photo sur ses genoux, elle fouillait dans son sac à la recherche d’un mouchoir. De son œil, pourtant clos, jaillissaient de chaudes larmes. Je m’approchais d’elle. Après tout j’étais aussi français, je devais lui porter secours. Son œil ne s’ouvrait plus. Je l’accompagnais à l’hôpital le plus proche. Elle était paniquée. Elle avait peur que son œil ne s’ouvre plus jamais.
J’appris plus tard qu’elle était venue réaliser un reportage sur les femmes en ex-RDA. Le courant a passé très vite entre nous. Elle n’avait pas d’enfants. Je pense avoir été pour elle, un fils de substitution. Cela m’arrangeait car j’avais, de mon côté, une histoire familiale assez complexe. De fil en aiguille, Marie ne parlant pas très bien allemand, je devins son interprète et assistant personnel. Nous avons parcouru l’Allemagne de l’Est pendant plusieurs semaines. Ce voyage fût pour moi une confirmation. Je voulais absolument devenir journaliste reporter.

A la fin de notre périple, Marie retourna à New York avec l’intention de réaliser un documentaire sur la condition féminine, derrière le mur. Nous nous sommes séparés, avec tristesse. Je devais finir ma maitrise. Presque un an plus tard, nous nous sommes retrouvés en Australie…

Mais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps au risque de vous ennuyer, par cette trop longue lettre. Si vous le souhaitez, nous pouvons nous rencontrer pour évoquer Marie et son Arthur bien-aimé.

Amitiés,
William Lee

Jérôme Restac – Saignon

La caméra fish-eye imbriquée dans le pilier en pierre du portail d’entrée m’observe d’un œil impassible. J’ai rendez-vous avec Maitre Restac, le notaire.

– Bonjour Artium, je suis heureux de vous revoir !

Jérôme Restac accompagne ses paroles d’une forte poignée de main et d’une légère tape dans le dos. D’un geste amical, il m’invite à m’asseoir dans le vieux fauteuil aux accoudoirs rugueux.

– Il y a plus d’un an que nous nous sommes vus. Je m’inquiétais de votre succession.
– Ah oui ?
– Où en êtes vous ?
– Euh … Je vous prie de m’excuser pour ce retard ! J’ai pris pas mal de temps à travailler sur les archives de mon père. Et puis, j’ai décidé de m’installer en France, j’ai quitté Seattle. Je me suis rapproché des amis d’Arthur, James O’Neil, Hermine Salé du Choux et bien d’autres encore. J’ai découvert …
– Ah … Hermine, James, Franck, de vieux amis…
– Vous les connaissez ?
– Je les ai vu grandir. L’été, tout petiot, ils jouaient dans les ruelles du vieux Saignon.
– James et Hermine m’ont beaucoup appris sur mon père. J’ai aussi découvert Marie …
– Vous l’avez vue ? Elle est encore en vie ?
– Non malheureusement, pas encore…

Le notaire surpris, sursaute.

– Comment ça ? Pas encore …
– Euh … Non ! Je voulais dire que je ne l’ai pas encore vue. Il semblerait qu’elle soit quelque part, en Europe.

Les yeux brillants, Jérôme Restac, se prend à rêver.

– C’était une femme …
– Oui ?
– …
Silencieux, le regard lointain, Jérôme Restac reste accoudé à son bureau, comme figé. Je tousse légèrement.

– En fait, je tenais à vous rencontrer, non pour parler des amis de mon père mais pour faire l’acquisition d’une maison, dans le vieux Saignon.

Le centre de Saignon - La fontaine

– Ah ! Oui bien sûr ! Bien sûr ! De quelle maison s’agit-il ?
– Il y a tout près de l’église, une grande bâtisse, à l’abandon. Elle serait idéale pour en faire une galerie.
– Mais, je pensais que vous installeriez la galerie dans la maison de votre père, à Saignon Cul-Sec. Ce serait moins coûteux pour vous !
– Oui, j’y ai pensé aussi, au début. Cependant, après réflexion, je trouve la maison trop isolée. Je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup de visiteurs. Et puis j’ai vendu mes parts, à Seattle. J’ai un petit capital …
– Dans ces conditions … Effectivement, vous avez raison, l’accès au mas est difficile. Mais à Saignon, il n’y a pas grand-chose d’intéressant, mise à part quelques vieilles bicoques délabrées !
– Oui, peut-être ! Mais la maison qui est sur la place du marché, celle tout à côté de l’église, correspond en tout point à mes attentes.
– La vielle bâtisse ? Mais elle est en ruine. Vous aurez tout à refaire ! Ça ne vous fait pas peur ?
– Non du tout ! C’est justement cela qui me plaît. Je pourrais réorganiser l’espace pour en faire une galerie sur mesure.
– Le lieu est intéressant. Incontestablement ! J’imagine, de toute façon, que vous en avez déjà discuté avec Hermine et James. Cette maison est mitoyenne avec la leur. Vous pourriez faire une très grande galerie…
– Comment ça ? Hermine et James sont propriétaires d’une maison à Saignon ?

Jérôme surpris par ma réaction, soulève son sourcil interrogateur.

– Vous n’êtes pas au courant ?
– Nullement ! Ils l’ont achetée ensemble ? Mais, comment ont-ils pu ? Ces deux là se détestent cordialement !
– Pourtant, il y a bien longtemps, ils filaient le parfait amour. Ces deux là, comme vous le dites si bien, vivaient ici, à Saignon, comme des tourtereaux !

Arthur’s seat – Edimbourg

– Arthur’s seat ! N’est ce pas le lieu idéal pour une première rencontre ? Et aussi un bel hommage à votre père ! C’est le plus beau point de vue sur Edimbourg. Une randonnée à ne manquer sous aucun prétexte ! Vous ne trouvez pas ?

William, la petite cinquantaine, escalade la colline, sous une pluie indécise, tout en bavardant sans discontinuer depuis Riddle Close, où nous nous étions donné rendez-vous. Je ne suis pas encore habitué à la météo régionale : un assortiment de fines gouttelettes d’eau et de rayons de soleil étincelants. Ces derniers ayant la bonne idée de se refléter sur les quelques flaques surgissant ça et là, au gré des averses.
Bien qu’habitué au chemin tortueux qui mène à Saignon Cul-Sec, je ressens quelques difficultés à escalader les rochers qui mènent à Arthur’s seat. L’ascension est rude, pas moins de deux cent cinquante mètres de dénivelé, sur à peine trois kilomètres de chemin à flanc de colline, le tout parsemé d’escaliers en roche mal taillée. William se veut rassurant. Je profite d’un premier rayon de soleil sur la ville pour proposer une pause photo.

Édimbourg

La vue est somptueuse. Le ciel n’a pas son pareil pour offrir l’éclat de sa lumière. Les herbes se couvrent d’or. La ville au loin resplendit au levé du soleil. Radieux, lumineux jusqu’à l’éblouissement, l’horizon m’absorbe. Je l’observe avec recueillement, avant de prendre quelques clichés. Curieusement, mon état contemplatif vient à déteindre sur William. Nous repartons sans un mot jusqu’au sommet, avec pour seul réconfort, les arômes humides de la terre et le gazouillis des hirondelles. Nous arrivons enfin sur le plateau. Les premières lueurs de l’aube ont fait place à un soleil timide. Nous nous asseyons sur un rocher, face à la ville encore endormie. À Édimbourg, le dimanche est un bon prétexte pour faire la grasse matinée.

Voilà plusieurs minutes que nous admirons le paysage. Mille questions tourbillonnent dans ma tête. Je ne sais par où commencer quand William se décide à rompre le silence, brisant net mes tergiversations intérieures.

– Savez vous que Marie et votre père sont venus ici même, juste après leur bac ?
– Ah ? Pourtant il me semble qu’Hermine m’avait assuré qu’ils s’étaient séparés au moment des épreuves de philo.
– Non pas du tout. Marie souhaitait améliorer son anglais, elle voulait le parler couramment. Elle s’est débrouillée pour trouver un job d’été dans un pub écossais, pas très loin du château. Votre père l’a suivie.
– C’est étonnant, je n’ai trouvé aucune photo de ce voyage dans les archives de mon père.
– Je pense que Marie a tout gardé.
– Pourquoi aurait-elle fait cela ?
– Votre père s’était inscrit à des cours de théâtre, je crois, ou un atelier d’écriture, je ne sais plus vraiment. Ils sont restés au moins six mois, ici. Ils étaient heureux, vivant de pas grand chose. Ils étaient surtout libres, loin de leur famille et des obligations. Une vie de bohème dont seule la jeunesse sait profiter.
– Je n’ai jamais compris la raison de leur rupture. Mon père accusait Marie de s’être mal comportée. J’ai imaginé qu’elle l’avait trompé… Était-ce ici à Édimbourg ?
– Ce n’est pas vraiment ainsi que cela s’est passé !
– Elle l’a donc vraiment trompé ?
– Pas de la façon dont vous croyez. Et puis, c’est votre père qui s’est senti trahi… Marie n’a jamais corroboré les faits !
– William ! Vous en dites trop ou pas assez !
– C’est que ce n’est pas si facile à avouer …
– …
– Marie attendait un enfant de votre père !
– Quoi ?
– Vous avez bien entendu. Marie était enceinte.
– Mais elle avait à peine 18 ans.
– Oui c’est vrai ! Mais l’un n’empêche pas l’autre !
– Que s’est-il passé ? L’enfant est né ici ?
– Pas tout à fait ! C’est plus compliqué que cela …
– Elle s’est fait avorter !
– C’est ce que votre père a cru.
– L’avortement était illégal à cette époque, non ?
– Il y avait d’autres moyens … les faiseuses d’ange ont toujours existé. Et ce, malgré le danger …
– Vous voulez dire qu’elle a fait passer l’enfant ?
– Marie aimait sa liberté, son indépendance, elle était très jeune aussi. Elle est partie en France dès qu’elle l’a su. Sans vraiment demander son avis à votre père.
– Elle est partie toute seule, dans cet état ?
– Oui ! Mais bon, ce n’est pas une mauvaise maladie non plus ! Elle voulait parler à sa mère, avant de prendre une décision.
– …
– Quand votre père est rentré, il n’y avait plus d’enfant !
– …
– Arthur s’est senti floué. Il voulait tellement être père. Il l’a accusée d’être égoïste, de lui avoir volé son enfant, d’avoir fait comme si il n’était rien pour elle !
– C’est pour cette raison alors …
– Mais Marie n’a jamais avorté ! Elle en était bien incapable, elle connaissait trop bien les risques !
– …
– A peine arrivée à Paris, elle a fait une fausse couche. Le voyage avait été éprouvant. Elle était enceinte de deux petits mois.
– Mon père ne l’a jamais su ?
– Si, bien sûr ! Elle a tout tenté pour lui faire entendre raison. Mais, il n’a jamais voulu la croire. Il disait que cela arrangeait trop bien ses affaires à elle. Il l’a accusée d’être bien plus amoureuse de sa liberté que de lui-même.
– Son désir d’être père l’aveuglait ! Si j’avais su …
– Marie s’est sentie abandonnée, incomprise de l’homme qu’elle chérissait. Le corps vide, sans compter la douleur, elle a préféré s’enfuir, partir en Iran

James O’Neil – Saignon

Hermine et James

Cher Artium,

Je viens tout juste d’arriver à Saignon pour apprendre que tu es à Édimbourg.
Ai-je mal interprété ton invitation ?
Je pensais que nous nous étions mis d’accord pour travailler ensemble sur ton projet de Galerie. Dis-moi quand comptes-tu rentrer ?
Je peux attendre, j’ai de toute façon quelques affaires à régler ici.
J’ai cru comprendre qu’Hermine allait passer à Saignon d’ici peu. Ce sera peut-être l’occasion d’enterrer une autre hache de guerre…

J’attends de tes nouvelles,

Amicalement
James

2 Commentaires

  1. Cela valait la peine d’attendre! Suspense, rebondissements sont au rendez- vous et rendent vivant ce roman épistolaire. Chaque photo reliée à un épisode épargne la description par son très fort impact; j’aime beaucoup le village provençal et le paysage écossais. C’est typique et mystérieux à la fois. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet épisode 5.

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